Une opinion de Marine Botilde, titulaire d'un Master en Sciences de l'éducation et responsable du service logistique d'un centre de demandeurs d'asile.

Depuis plus d’un mois, la Belgique est complètement confinée. Notre mode de vie en est bouleversé. Mais je ne vous apprends rien. Tous les jours, les médias parlent des corps de métier qui exercent un travail difficile et des personnes subissant lourdement ce confinement. Qu’ils soient éboueurs, médecins, caissiers, retraités ou indépendants… Ils sont nommés héros du quotidien. Mais qu’en est-il des héros oubliés ? Il est temps ici de mettre en lumière le courage de personnes mises sur le côté en ces temps de crise alors qu’ils se retrouvent souvent critiqués en temps normal. Sachez que je ne blâme pas le fait de féliciter les métiers de première ligne et que je les remercie d’ailleurs fortement pour leur implication.

Mais où sont nos demandeurs d’asile ?

Dans l’obscurité, un sujet fait défaut à toutes les discussions autour du coronavirus. Pourtant il est bien connu de notre ministre de la Santé puisqu’il s’agit d’une de ses compétences : l’asile et la migration. L’asile, ce sujet tellement controversé qui fait souvent la une, semble avoir disparu depuis le confinement. Mais où sont nos demandeurs d’asile ? Que sont-ils devenus ? Sont-ils tous rentrés chez eux ? Après tout, les bombardements ont plus ou moins cessé en Syrie et il n’y a pas encore tant de cas confirmés en Afrique. Je risque d’en décevoir quelques-uns car il y a toujours des demandeurs d’asile en Belgique. Alors, une question survient : "Comment vivent-ils le confinement et comment les différentes équipes éducatives gèrent-elles la situation ?"

La Belgique compte actuellement plus de 70 centres de demandeurs d’asile (Fedasil, Croix Rouge et Partenaire). Cela représente environ 18 000 personnes (centre = ¾ de la capacité d’accueil et nombre de places total = 25000). La capacité des différents centres oscille entre 800 et 50 places, ce qui n’est pas rien ! Dans cette crise, les demandeurs d’asile doivent respecter les mêmes règles que tout le monde, c’est-à-dire le confinement, la distanciation sociale et l’hygiène.

Les demandeurs d'asile et les travailleurs sociaux sont aussi des héros

Alors, comment cela se passe-t-il ? Comment confiner 300 personnes d’origine, de langue, de culture et d’histoire différentes dans un même endroit ? En premier lieu, parlons des équipes de travailleurs qui s’activent pour réorganiser leur centre de manière à être le plus conforme aux règles mises en place par le gouvernement. Organisation qui doit se faire en effectif réduit et avec peu de matériel de protection. Si le matériel est déjà une denrée rare dans les hôpitaux et maison de repos, il l’est aussi chez nous. Tous les jours, des groupes de travailleurs sociaux partent gérer ces centres, soutenir leurs résidents et se soutenir entre eux… Ne sont-ils donc pas eux aussi des héros ?

Cependant, les vrais héros sont les habitants de ces centres qui n’ont pas le choix de s’habituer et de subir toutes ces règles. Règles changeantes, qui varient rapidement et s’implantent de plus en plus sévèrement dans les centres. Les résidents doivent respecter un règlement plus que militaire et beaucoup plus strict que la plupart des Belges. Heures spécifiques pour se présenter aux repas, dans le but de ne pas surcharger les couloirs. Ils ne peuvent plus jouer au basket que deux par panier, seules quatre personnes ont le droit de se partager l’unique terrain de sport en même temps. Couvre-feu obligatoire de 22h à 7h30 avec gardes de sécurité aux entrées et sorties. Obligation de rendre des comptes si leur promenade a dépassé les deux heures. Ces gens se retrouvent confinés dans des chambres de 2 à 9 personnes, qu’ils partagent avec d’autres, inconnus, amis ou membre de la famille. Ils sont coincés dans cette pièce, où ils dorment, mangent et comptent inlassablement les secondes. Ces personnes, qui d’ordinaire sont dans une attente insoutenable de savoir si oui ou non ils pourront rester en Belgique, se retrouvent dans une continuité de l’anxiété permanente qui semble s’accentuer au fil des jours. Attente pouvant créer des troubles psychologiques. L’annonce du déconfinement ne sera pas spécialement un soulagement, les instances d’asile reprendront et avec elles les décisions. L’état habituel d’attente, de stress et de tensions continuera… Le confinement n’aura été pour eux qu’une autre difficulté où ils se seront retrouvés une nouvelle fois face aux dysfonctionnements de la vie. Ces gens ne sont-ils pas des héros complètement oubliés ?

Il est grand temps de rendre hommage aux personnes oubliées qui subissent en silence ce confinement. Le terme de héros est entièrement revu et revisité. Je vous demande donc de garder une place dans vos pensées, pour nous, travailleurs humanitaires et demandeurs d’asile, lors de vos applaudissements de 20h, lors de vos réflexions personnelles et lors de vos discussions collectives. Ne nous laissez pas tomber dans l’oubli, car même enfuis dans l’obscurité nous méritons votre reconnaissance.