Une opinion de François d'Adesky, ex-chef de mission diplomatique, fonctionnaire international auprès de l'Onu et de la Francophonie, analyste financier et économiste.

La Belgique fait à nouveau face à son passé colonial après la création d’une "commission spéciale" de la Chambre des représentants à ce sujet. Cette commission a un vaste programme, dont celui d’élaborer des propositions pour la réconciliation entre les Belges (y compris les Belges d’origine congolaise, rwandaise et burundaise), et optimaliser les relations entre les Belges et les Congolais, Rwandais et Burundais.

Notez l’absence dans cette énumération des métis issus de la colonisation belge.

Quatre groupes de métis

C’est en fait grâce à la démarche parlementaire des métis de Belgique dans cinq Parlements et à une négociation avec le gouvernement fédéral que leur réconciliation avec la Belgique est gravée dans le marbre depuis la "Déclaration solennelle et mémorielle" de la Belgique du 4 avril 2019 relative à la ségrégation subie par les métis.

Rappelons qu’un apartheid de facto existait en Afrique belge, sans lois raciales, via des systèmes juridiques séparés : le droit civil réservé aux Européens (citoyens) et le droit coutumier pour les Africains (sujets). Ceci permettait à l’administration coloniale de classer arbitrairement les métis dans l’un ou l’autre système. Par ailleurs, de la colonisation belge résultèrent quatre groupes de métis :

Les métis "déplacés" hors d’Afrique par l’État colonial belge de 1959 à 1962 lors des indépendances. On cite souvent le chiffre de 800 à 900 enfants métis "déplacés". Ils le furent en général sans le consentement de leur mère africaine. En Belgique, ils furent pris en charge par l’Association pour la protection/promotion des mulâtres (APPM) via une subvention gouvernementale et placés dans des familles d’accueil, des homes ou à l’adoption. Ils provenaient massivement de l’ex-Territoire du Ruanda-Urundi. Parmi eux figuraient les 350 enfants regroupés auparavant dans l’institution pour métis (mulâtres à cette époque) de Save au Rwanda. Ils firent l’objet d’une recherche du Centre d’études guerre et société (CegeSoma) intitulée : "Les enfants de Save. Volés ou sauvés ?" L’étude mentionne que le conflit entre Hutus et Tutsis au Rwanda fut un déclencheur du déplacement, qui démarra en novembre 1959.

Les métis belges rapatriés en 1960 en Belgique en tant que "réfugiés". Ils arrivaient du Congo seulement avec leurs pères, suivant une pratique coloniale qui abandonnait les mères africaines et 90 % des enfants métis non reconnus par leurs géniteurs européens. Cas exceptionnels, des métis vinrent avec leurs parents mariés. En effet, la discrimination à l’égard des métis s’estompait à la fin des années 50 en Afrique belge, y compris la ségrégation raciale scolaire et l’interdiction des mariages mixtes.

Les métis coloniaux nés en Belgique. Ils étaient 1 000, d’après le recensement par l’APPM auprès des communes belges en 1958/59. Ils étaient à 80 % originaires du Congo belge via leurs pères (marins congolais, soldats de la Force publique ou personnels de service suivant des coloniaux retraités (boys dans le langage colonial). Les autres étaient issus d’union entre Belges et militaires afro-descendants des armées alliées (France, USA, Grande-Bretagne et Commonwealth).

Les métis restés en Afrique auprès des familles africaines après l’indépendance. Selon certaines estimations, ils étaient entre 16 000 et 20 000 au Congo. En effet, le déplacement des enfants métis mentionné plus haut avait vidé le Rwanda et le Burundi de leurs métis coloniaux, à l’exception d’une dizaine de familles métisses à Gisenyi au Rwanda, fruit de mariages "arrangés" par les missionnaires belges. À la suite du massacre, lors du génocide de 1994, de plusieurs d’entre eux ayant une carte d’identité ethnique avec la mention "Tutsi", ils s’exilèrent en Belgique, au Gabon et en France.

Comment se reconstruire ?

C’est le groupe des métis "déplacés" qui aura le plus de difficultés à se reconstruire en Belgique vu l’absence de parents biologiques.

Par ailleurs, le gouvernement belge cessa de subventionner l’APPM historique en 1970/71. Le motif invoqué était que, dix ans après l’indépendance, les métis coloniaux "déplacés" ne devaient plus être protégés. Ils furent alors pris en charge par les CPAS de leurs communes respectives.

À la suite du besoin de se retrouver "en famille", de se souvenir et de s’entraider, ils créèrent l’association de fait Les anciens de Save. Elle se transforma en août 2015 en Association des métis de Belgique pour entamer une démarche parlementaire afin que leur histoire tragique fût connue et reconnue !

La démarche fut difficile, car le gouvernement fédéral posait des conditions pour régler rapidement ce dossier : ce serait dans le cadre des lois existantes et sans création de commission d’enquête parlementaire, vu que cette question était bien documentée, dont via l’étude du CegeSoma. En outre, cette problématique des métis coloniaux "déplacés" ne devait pas créer de précédent, à l’exemple du règlement de l’affaire des victimes des adoptions forcées en Flandre au cours de la seconde moitié du XXe siècle.

Nonobstant ces difficultés, la démarche parlementaire fut menée de façon conciliante, sans esprit de revanche et avec l’objectif que les métis "déplacés" soient reconnus comme des Belges à part entière. Ils reçurent le soutien de la population belge et l’appui unanime de la classe politique. La réconciliation se conclut par la Déclaration de la Belgique, qui reconnaît la discrimination subie par les métis via l’État colonial belge, présente ses excuses et accepte de réparer - par des moyens d’ordre moral et administratif - les séquelles des discriminations subies par les métis "déplacés", telles que l’absence de documents d’état civil.

Enfin reconnus

Quand la Déclaration affirme "Malgré cette histoire tragique, de nombreux métis issus de la colonisation ont activement participé au développement d’une société (belge NdA) plus ouverte et plus tolérante, riche de sa diversité…", cela signifie qu’ils sont enfin reconnus en tant que citoyens belges d’origine eurafricaine contribuant au développement de la Belgique. Quel chemin parcouru depuis qu’ils étaient classés, traités ou qualifiés comme étant des indigènes, mulâtres, sang-mêlé, gens de couleur, allochtones, etc.

Il fut même surprenant de découvrir, en 2017, qu’un service parlementaire traduisait encore officiellement en néerlandais métis par halfbloed ! En quelques protestations polies et aides de députés amis, la langue néerlandaise s’est enrichie d’un nouveau mot, metis, sans accent, à la place de l’insulte.

Tourner sereinement la page

Dans cette histoire douloureuse, ce sont bien les mères africaines qui ont le plus souffert. Elles n’ont pas été oubliées dans le texte de la Déclaration.

Il est temps de tourner sereinement la page de la colonisation et d’accomplir le destin commun des Européens et des Africains en bâtissant, comme le souhaite la Déclaration, "une alliance respectueuse et solide entre l’Europe et l’Afrique", qui est gage d’un avenir radieux pour les nouvelles générations des deux continents !