Une chronique d'Etienne de Callataÿ (1).


L’attrait de la facilité et le refus de la difficulté, voilà les deux faces de la polémique électorale sur le prix de la viande.


La triple campagne électorale en cours n’aura pas suscité de grands débats. C’est étonnant à au moins quatre titres. Le premier est que les enjeux politiques de l’heure sont patents, qu’il s’agisse de menace environnementale, de malaise social, de doutes économiques, d’instabilité financière ou de la tentation populiste. Le deuxième est la convergence des scrutins, qui fait du 26 mai une date à la plus grande portée potentielle. Le troisième est que le jeu est ouvert. Si les sondages avaient donné l’impression que "la messe est déjà dite", on comprendrait un certain désintérêt, mais nous sommes ici loin d’un tel cas de figure. Enfin, cette absence de débat contraste avec les aspirations à plus de participation exprimées, notamment, par les "gilets jaunes", et avec le succès de manifestations citoyennes organisées en dehors des canaux politiques et syndicaux habituels.

Oui, on aura entendu les partis s’exprimer sur leur candidat Premier ministre et jeter des anathèmes sur la constitution des inévitables coalitions, mais sur le fond on n’aura pas eu grand-chose à se mettre sous la dent, de telle sorte que ce qui a été le plus discuté est la confondante controverse sur la taxation de la viande que, selon les libéraux, promouvraient les écologistes. Elle aura offert une déclinaison wallonne à la trumpienne "vérité alternative", selon laquelle "Il n’y a pas que le programme qui définit une ligne politique". N’a-t-on pas vu brandir, comme "preuve" qu’Écolo souhaite taxer la viande, qu’un de ses candidats est connu pour préconiser de manger moins de viande ? Voilà un raisonnement impropre à la consommation intellectuelle .

Il n’y a évidemment aucun sens à focaliser le débat politique, en matière environnementale, sur l’un ou l’autre domaine particulier, qu’il s’agisse de la viande, des voyages en avion ou des voitures de société, comme cela a été le cas. Il est certainement des végétariens ou des personnes sans voiture de société dont l’empreinte environnementale dépasse celle du citoyen moyen. La préservation de la nature demande une approche englobante. Une piste, évidemment bien loin des contraintes de la réalité, serait d’imposer à tout humain de ne pas émettre, par sa consommation, plus qu’une quantité annuelle donnée de CO2, quantité qu’il serait parfaitement libre d’allouer selon ses préférences individuelles. L’un préférera renoncer à ceci et l’autre à cela. Ne pas laisser chacun maître des arbitrages à effectuer amputerait inutilement le bien-être.

Nous en avons eu la confirmation avec le mauvais timing des mesures d’austérité budgétaire en Europe après l’éclatement de la crise de la dette souveraine : une politique, pour être bonne, ne doit pas forcément faire mal. Olivier Blanchard, ex-chef économiste du FMI, a récemment recadré les partisans de l’orthodoxie budgétaire (2). Mais cela ne signifie pas pour autant qu’une bonne politique doit être complaisante. La médecine ne rejoint-elle pas l’écologie pour souhaiter une politique qui conduise à une réduction de la consommation de viande ? Un parti ne se serait-il pas grandi en osant porter ce message, quitte à prendre à rebrousse-poil les habitudes de consommation de ses électeurs potentiels ? L’autre triste volet de la polémique sur la viande est qu’il révèle, de manière… crue, que ce courage de déplaire est bien rare, tous partis confondus.

La transition environnementale ne sera assurée ni par le seul progrès technologique, ni par des choses sympathiques comme du bio moins taxé ou des transports gratuits. Le premier est trop aléatoire et les secondes sont parcellaires et consommatrices de ressources publiques, forcément soustraites à d’autres affectations. Faisons savoir que nous sommes disposés à de justes efforts.

(1) : Université de Namur - etienne.decallatay@orcadia.eu

(2) : American Economic Review, avril 2019