Une carte blanche de Jérôme Vermeulen, psychologue clinicien et responsable du site www.lepsychologue.be.

Nous semblons arriver à un moment critique dans la gestion de la COVID 19. C’est qu’en effet nous entendons beaucoup ces derniers jours évoquer de poursuivre l’effort encore un peu, encore quelques semaines, invoquant le fait que nous toucherions peut-être enfin au but. Peut-être donc allons-nous enfin récolter les résultats des nos efforts. Peut-être…

Mais peut-être pas. Car dans le même temps, nous entendons que cela pourrait être loin d’être gagné, qu’une troisième vague pourrait arriver, ou des variantes résistantes aux vaccins. Cette foutue bestiole semble avoir plus d’un tour et plus d’une variante dans son sac. Si l’on accepte l’idée de ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, force serait déjà de reconnaître que notre ours est malin. Et qu’il n’est pas encore vraiment à portée de fusil. Et que notre fusil pose visiblement certains problèmes : résistance de la population à la vaccination, ras-le-bol généralisé du confinement, problèmes informatiques, de logistique et d’approvisionnement…

C’est ici que je souhaite attirer l’attention sur deux biais décisionnels très classiques et très puissants. Des erreurs qui se produisent régulièrement, des pièges dans lesquels nous sommes hautement susceptibles de tomber et dans lesquels d’autres avant nous sont tombés collectivement. Aussi malins qu’on puisse être...

Heureusement, et c’est l’unique objectif de mon intervention, ces pièges liés au fonctionnement de notre cerveau, s’ils sont identifiés et anticipés, peuvent être mieux contrôlés et évités.

L'effet tunnel

Le premier biais dont je souhaite parler très rapidement ici est l’effet tunnel. L’effet tunnel se produit lorsque notre cerveau, particulièrement en situation de stress, va se focaliser sur un paramètre particulier de la situation au détriment (parfois grave) d’autres paramètres pourtant cruciaux. Il les "néglige". Cela ne signifie pas qu’il ne les perçoit pas, mais il les intègre de manière insuffisante dans son traitement de l’information.

Certains aspects des politiques mises en place actuellement peuvent tout à fait permettre de formuler l’hypothèse d’un risque majeur d’effet tunnel. Nous dirons que c’est une hypothèse doublée d’une inquiétude. Ce qui est marquant, à tout le moins, c’est évidemment de constater que les cadrans sur lesquels nous restons prioritairement focalisés sont ceux des admissions/hospitalisations/contaminations/décès par Covid. Si nous ne sommes pas pris dans un effet tunnel, je dirais tout de même qu’il est grand temps de ne pas y rentrer.

Le piège abscons ou l'histoire du bus de 14h24

D’autant qu’un autre piège, pas du tout exclusif du premier, et plus bien plus sournois sans doute, guette : le piège abscons. Je voudrais lui accorder un peu plus d’espace. Expliquons-le par un exemple.

Imaginez que vous attendez le bus de 14h24. Qui n’arrive pas. 14h29 il n’est toujours pas là et vous commencez à ressentir une inquiétude légère. 14h45 et le bus de 14h24 n’est toujours pas arrivé. Le retard commence à être important. Les choses ne se passent pas comme prévu. Vous commencez à envisager une autre solution : faire le trajet à pieds (car après tout vous avez fait le calcul et vous en auriez pour 25 min et d’ailleurs, vous dites-vous, si vous étiez parti à pieds tout de suite, vous y seriez déjà). Mais voilà qu’une petite voix se met à vous dire : après tout ce que tu as attendu, ce serait idiot de te mettre à marcher maintenant et de rater le bus juste au moment où il arrive… Et vous voilà à vous dire que vous allez attendre encore un peu, paralysé par la peur de perdre tout ce que vous avez investi jusque-là. Dès ce moment, vos prochaines (non) décisions consisteront à rajouter des petites attentes supplémentaires. Vous êtes comme figé dans votre stratégie d’attente, tombé dans le piège abscons. Vous ne décidez plus. Ou, pour le dire autrement, vos décisions consistent à remettre la décision à un peu plus tard.

Vous me direz sans doute que c’est valable pour l’individu mais que le groupe ou l’équipe protège. Nenni. Ces phénomènes ont d’ailleurs trouvé leurs premières observations scientifiques dans des groupes. Piège abscons et décisions d’équipe font très bon ménage. 

L’autre petit nom du piège abscons : "syndrome du Vietnam". En référence à l’embourbement militaro-politique des Etats- Unis au Vietnam. Moins ça va, plus en envoie de soldats pour se sortir du truc en pressentant une victoire possible avec des troupes en plus. Avec beaucoup de morts à la clé et une victoire qui n’est jamais venue. Le piège abscons se détecte souvent a posteriori. Trop tard. Notez encore que le piège abscons n’est pas évité juste en regardant les chiffres ou en interrogeant les experts. Le piège abscons est purement psychologique. Appeler un(e) expert(e) en mobilité ou consulter les horaires des bus ne fera pas arriver votre bus de 14h24 et ne vous permettra pas de savoir à quelle heure il va finalement venir… Des experts militaires ont certainement grandement participé au piège abscons du Vietnam, leurs cartes, leurs chiffres, leurs stratégies, leurs technologies à la main. Les experts sont d’ailleurs souvent focalisés sur le cadran qui les concerne...

Plus techniquement, le piège abscons repose donc sur les éléments structurels suivants qui peuvent (doivent) servir d’indicateurs diagnostiques ou d’alarme :

1. avoir déjà consacré beaucoup d’efforts, de temps, d’énergie, d’argent, d’ego dans une stratégie particulière ;

2. se sentir potentiellement très près du but ;

3. sans toutefois atteindre encore les objectifs ;

4. remettre des moyens dans la même stratégie ;

5. être figé par l’idée (fausse mais très bloquante) de perdre tout ce qu’on a investi si on change de cap ;

Quand s'arrêter?

Tout cela étant dit, le piège abscons nous donne aussi sa clé : sa solution rationnelle est décisionnelle. C’est cette question qui DOIT être rationnellement posée ou à tout le moins envisagée comme piste : quand s’arrêter ? Quelle limite se fixer ? Car en effet, la meilleure manière de ne pas attendre le bus de 14h24 jusqu’à 23h55, c’est de se fixer une limite ! "Si à 14h50, il n’est pas là, j’abandonne ma stratégie d’attente et j’y vais à pieds".

Comme beaucoup, je souffre de voir nos jeunes, nos vieux, nos indépendants perdre leurs vies (psychologiques, économiques, familiales, estudiantines, sociales...) au front de cette guerre médicale dans ce qui commence à ressembler à un embourbement. Et je peux également comprendre ces mesures à nouveau prolongées aujourd’hui le temps de... Mais qu’y a-t-il de prévu si la victoire n’est pas là disons… en avril ? Ou en juin ? Ou en octobre ? Et s’il devait y avoir jusqu’à cinq vagues ? Peut-être aussi n’y a-t-il raisonnablement pas d’alternative à la stratégie actuelle ? C’est possible. Mais est-ce si sûr et univoque ? Cette certitude n’est-elle pas plutôt le résultat d’un piège abscons et d’un effet tunnel ? Toutes les conditions sont en tous les cas réunies.

J’espère, bien sûr, surtout, me tromper. Voir mes hypothèses (techniques) et mes inquiétudes (émotionnelles) se révéler fausses et que la victoire est bien là, à portée de vaccin, dans quelques semaines… encore un petit effort...