Une opinion de Simon Gronowski, avocat, futur docteur honoris causa de la VUB et de l'ULB.

La VUB a été critiquée pour vouloir remettre le titre de docteur honoris causa à Simon Gronowski et Koenraad Tinel. Le premier des deux défend l’université.

Dans un texte publié le 11 mars dans L a Libre, sous le titre "Docteur honoris causa à la VUB : non à l’amnistie !", Joël Kotek et un collectif de signataires me mettent nominativement en cause d’une manière inadmissible. Ils regrettent que Koenraad Tinel (issu d’une famille de collaborateurs) et moi (victime de la Shoah) allons recevoir ensemble le titre de docteur honoris causa à la VUB (en collaboration avec l’ULB). Ils craignent que nous soyons "perçus comme deux égales victimes de la Seconde Guerre mondiale".

Je leur adresse la réponse suivante.

Je rappelle tout d’abord que Koenraad Tinel et moi étions deux enfants durant la guerre : Koenraad était l’enfant d’une famille de nazis flamands tandis que j’étais l’enfant d’une famille juive décimée par les nazis.

Je souligne ce qui suit :

1) Je dois d’abord signaler à M. Kotek que lorsque l’on cite un texte il faut le faire fidèlement, par honnêteté intellectuelle. Il cite le titre de mon livre d’il y a sept ans (Ni victime ni coupable. Enfin libérés) en mettant les termes "victime" et "coupable" au pluriel, alors qu’ils sont au singulier :

"Ni victime", car je ne cultive pas un statut de victime ;

"Ni coupable", car Koenraad Tinel n’avait que 6 ans quand Hitler attaqua la Belgique et n’est pas responsable des idées de son père.

2) La singularité de ma rencontre avec Koenraad Tinel impose que je décrive dans mon livre nos destins respectifs, notamment le comportement de la famille Tinel durant l’occupation, non pour "susciter de la pitié pour les victimes de la répression anti-collaboration (flamande)" ; ni pour que "tout soit posé pour pleurer les Tinel", ni pour que "Koenraad se pose en victime"…, mais par souci d’information dans le respect de la vérité historique.

3) Les signataires répètent que le but de ce doctorat commun est de nous mettre sur un pied d’égalité. Il s’agit d’appréciations arbitraires.

- J’ai bien précisé page 60 du livre que "notre douleur n’est pas comparable mais je comprends la sienne" ;

- Koenraad ne s’est jamais posé en victime de la guerre.

- Les universités n’ont jamais souhaité "mettre sur un pied d’égalité un enfant de la Shoah et un enfant de la collaboration".

- Si nous sommes honorés ensemble, c’est parce que c’est notre amitié qui est célébrée.

- En aucun cas la décision ne confond nos deux drames.

4) De même, le drame de Koenraad ne consiste pas et ne se limite pas à avoir dû fuir avec sa famille au lendemain du débarquement de juin 1944 (je n’ai jamais parlé de "déportés flamands"), à avoir vécu la violence de la fin de guerre en Allemagne, ni au fait qu’ensuite sa famille a connu la répression judiciaire, la prison…

Sa douleur est que son père n’a jamais exprimé le moindre regret de ses actes et a mis le poids de sa culpabilité sur les épaules de son fils. Koen a vécu toute sa vie avec ce sentiment d’être coupable, que tout le monde l’accusait de faire partie de cette famille et donc d’être complice de ses crimes. Après un silence de près de soixante ans, il s’en est révolté et libéré (avant de me connaître) dans un livre courageux et sincère (Scheisseimer) dans lequel il dévoile le passé noir de sa famille et rejette l’idéologie de son père.

Moi aussi, il m’a fallu près de soixante ans pour rompre le silence.

En 2012, un garçon de 16 ans, que nous ne connaissions pas mais qui connaissait nos deux histoires, nous a réunis. Quand Koen m’a dit "quand j’ai lu votre histoire, j’ai pleuré", je lui ai dit une chose naturelle, évidente, élémentaire : "Les enfants des nazis ne sont pas coupables." ; ce qu’on ne lui avait jamais dit et qu’il n’avait jamais entendu. Ces paroles lui ont fait un effet extraordinaire, surtout venant d’une victime des nazis. Notre amitié était née. Nous étions deux enfants, écrasés par une guerre qu’on ne comprenait pas, chacun d’un côté de la barrière, moi du côté des victimes, lui du côté des bourreaux. L’histoire nous a séparés, dressés l’un contre l’autre : le présent nous unit. Koenraad est maintenant plus que mon ami, il est mon frère. Les deux universités citent cette amitié comme "un symbole puissant d’espoir, de fraternité et de paix, un exemple pour les générations futures".

Au regard de cela, je me bornerais à une simple question. Les signataires savent-ils qu’il y a actuellement une recrudescence de l’antisémitisme ? Que font-ils pour combattre ce fléau ?

Pour ma part, je suis certain que mon amitié pour Koenraad et la décision des deux universités de l’honorer sont une contribution majeure à la lutte contre le fascisme, le racisme et l’antisémitisme dont j’ai été victime.

Mais, en réalité, M. Kotek, le principal signataire, mène comme moi, depuis longtemps, depuis toujours, le même combat contre le racisme et l’antisémitisme. Ne peut-il donc accepter ma main tendue pour que nous menions ensemble ce combat pour la paix, la démocratie, pour un monde meilleur, pour le bonheur de nos enfants ?

Titre de la rédaction. Titre original : "Une amitié symbole d’espoir et de paix"