Une chonique de Luc Verbeeren, professeur de français, d'arts d'expression en rhétorique au collège Saint-Pierre d'Uccle. 

Ce matin, comme presque tous les matins, je m’en vais rejoindre un espace communément appelé "classe" dans lequel inéluctablement viendront s’asseoir des dizaines de jeunes occupés pour l’heure à maudire leur réveil-matin, à se brosser les dents, à déjeuner, que sais-je… Et si cette perspective semble être une routine désormais bien ancrée dans notre quotidien, je ne peux m’empêcher de me dire que c’est tout sauf banal. Comme chaque matin, j’ai envie d’être à la hauteur.

Mais à la hauteur de quoi ? Des programmes que, d’en haut, on m’invite à suivre ? De l’attente de mes élèves ? D’une idée que je me fais de ma fonction ? D’un idéal humaniste ? Je m’interroge donc sur ma parole. Je balaie d’emblée la première référence : je ne me sens jamais aussi bête que quand je lis les programmes scolaires. J’ai beau admirer ceux qui se battent pour les construire, ils me confrontent à mes limites, me renvoyant à la pauvreté de ma pensée et à l’archaïsme de mon vocabulaire. "Textes scriptibles, intertextualité, littéralité…", tant de mots compliqués pour me dire au final que moi, enseignant, je dois faire simple, voire de plus en plus simple, par égard envers l’uniformisation du savoir. Impression que le grand air de la pensée dynamisante dont j’aimerais gonfler mes voiles s’assèche parfois dans une concrétude affligeante.

"Gardien de sagesse"

Grand lecteur des aventures d’Astérix, j’ai stocké quelques images qui aujourd’hui encore me parlent. Je vois, par exemple, une vignette représentant le druide Panoramix dispensant son savoir sous un chêne, entouré de petites têtes blondes. Devant la quiétude de ce tableau, mes pensées s’envolent : si j’étais né il y a plus de 2 000 ans, peut-être aurais-je été un druide ? Je distribuerais aux enfants une potion magique les dotant d’une force surhumaine. Quelle tentation ! Mais je m’égare : ce n’est pas de ce druide-là que je parle. "Gardien de la sagesse", un des titres dont était affublé le druide en ces temps reculés. Ce qu’il protégeait et transmettait, ce n’étaient pas seulement des savoirs pratiques mais, plus largement, une approche du monde, elle-même enracinée dans une histoire. Un espace de clairvoyance collective en quelque sorte. On ne lui demandait pas de former des forgerons ou des livreurs de menhirs, non, il formait des hommes capables de prendre la relève et de nous porter plus loin. Chez les Gaulois comme chez tant de peuples, quelqu’un se voyait donc confier la mission de stocker et de transmettre ce que des dizaines de générations avant lui avaient glané dans leur apprentissage de la vie et de le confronter à l’épaisseur du réel. Ce trésor le rendait naturellement important aux yeux de la communauté.

Même si le chemin vers la sagesse est encore long, j’ai envie de ressembler à ça : tenter d’enraciner ma parole de professeur dans une histoire humaine, une histoire au cœur de laquelle sont apparus des faiseurs de lumière : ils ont pour nom Camus, Mandela, Platon, Colette, Modigliani, Bob Dylan, Bouddha, Debussy, Yourcenar… Ils sont d’ci et ils sont de là-bas (comme les druides qui prenaient régulièrement congé de leur village pour aller s’enrichir d’autres savoirs). Dans une époque qui consacre le règne du relatif, c’est à la réflexion universelle qu’ils nous invitent : réflexion sur le beau, l’amour, la mort, la nature, la souffrance, l’espérance… Et tant pis si ces éclaireurs se retrouvent un peu noyés dans le minestrone des héros siliconés et nombrilistes gesticulant sur Instagram ou sur YouTube. L’ado n’est pas responsable de cette curieuse hiérarchie. À sa naissance, j’imagine que l’enfant n’est jamais qu’un point isolé sur une feuille blanche. Ses seuls repères, ce sont les personnes et les objets qui se trouvent à sa portée et il ne sera coupable d’aucune omission tant qu’on ne l’aura alimenté d’autre chose. Enseigner, c’est inviter le jeune à ouvrir son regard et prendre peu à peu place dans une histoire. C’est ajouter d’autres petits points sur la feuille blanche et ainsi créer quelque chose qui ressemble à un axe. La mission de l’école n’est pas de condamner l’environnement parfois insaisissable des jeunes mais de rester obstinément une alternative à celui-ci, en proposant une autre lumière.

Alors, ce matin, comme tous les matins avant de rejoindre mes élèves, mon choix est clair : je ne serai pas celui qui leur apprendra à poster correctement un tweet. Je tenterai plutôt de leur montrer le juste équilibre d’une jolie phrase, la douce pertinence d’une pensée belle et la force qui l’accompagne.