Une opinion de Jean-François Horemans, Docteur et Agrégé en sciences politiques et sociales, Professeur de Psychopédagogie à l’IEPSCF Namur.

Qu’il faille toujours travailler en amont pour prévenir les risques d’échec me semble être un truisme. Trancher, par contre, "qu’à un stade avancé de décrochage, c’est trop tard pour intervenir" relève, à mes yeux de la monstruosité sauf si bien sûr on s’exprime en regard de la seule année académique en cours. Et encore, ce n’est pas toujours vrai. Exemple personnel avant d’élargir le propos. Il y a fort longtemps, dans ma petite École moyenne des garçons de Pâturages, le Centre PMS s’était associé à quelques psychologues pour soumettre une cohorte d’élèves, dont j’étais, à la tristement célèbre grille de Binet-Simon. Pour faire bref, quelques semaines plus tard, mes parents recevaient un courrier fort sérieux et détaillé leur expliquant pourquoi j’étais un imbécile (ce n’était pas une insulte, juste une position dans cette grille, juste au-dessus de "idiot"», si j’ai bonne mémoire). Phénomène de prédiction auto-réalisatrice aidant, je devins décrocheur pendant plusieurs mois, ce qui ne change fondamentalement rien au fait que l’imbécile est devenu un multidiplômé universitaire trilingue (avoir une maman institutrice et donc attentive au parcours de son fils fut d’un grand secours à cet égard). Sans la moindre comparaison – qui serait infiniment déplacée – Edgar Morin et, si je ne me trompe, Elio Di Rupo semblent avoir connu un parcours à peu près similaire.

Un jugement-couperet

Je ne parle pas de cas épars et isolés, nous sommes des milliers à avoir vécu la même histoire. La seule vraie et importante question est de savoir combien de centaines de milliers de parents et d’enfants de différentes générations ont entendu siffler le même jugement-couperet qui viendrait mettre un terme parfois définitif à leur carrière scolaire puis professionnelle alors qu’ils auraient parfaitement pu pousser beaucoup plus loin la merveilleuse aventure des savoirs. Combien exercent des métiers qui les motivent à peine alors qu’ils auraient parfaitement pu en exercer d’autres si des professeurs-magistrats-à-la-petite-semaine ou des psychologues peu expérimentés n’en avaient décidé autrement sur base de quelques indications partielles ? Brève anecdote encore : au terme de mon premier examen dans l’enseignement supérieur, un professeur hautain m’assomma d’un "vous ne serez jamais universitaire !". C’est à ce moment très précis que j’ai nourri le projet de faire un doctorat. La seule question qui compte : combien sommes-nous à être dotés du caractère de porc que ce genre de réaction nécessite ?

Finalement diplômé de Solvay

Mon expérience d’enseignant en Promotion sociale (IEPSCF Namur) me confronte chaque année au même constat. Si un nombre très appréciable de personnes décident d’acquérir de nouvelles compétences alors qu’elles ne sont plus, depuis parfois longtemps, soumises à l’obligation scolaire, d’autres, tout aussi nombreuses sinon davantage, viennent réparer, achever, compléter des cheminements scolaires et/ou professionnels freinés, endommagés sinon détruits bien des années plus tôt à coups de sentences définitives, de "c’est trop tard", "vous avez accumulé trop de faiblesses, trop de retards". Combien, au début de chaque année, confient qu’ils n’ont jamais été faits pour les études … avant de s’étonner de collectionner progressivement des réussites parfaitement méritées ? Ma réponse est toujours la même aux titulaires de parcours chaotiques parce qu’ils n’étaient soi-disant pas faits pour cela : trois professeurs de mathématiques de l’enseignement secondaire m’avaient assuré que j’étais définitivement inapte à comprendre leur matière. Ils avaient sans doute raison, sauf que je suis notamment diplômé de Solvay. Chaque fois, je repense à feu Patrick Bihain, l’ancien directeur de l’IESPCF Namur. Il se battait entre autres pour qu’on cesse de parler de l’enseignement de promotion sociale comme celui "de la deuxième chance", comme si on avait plus ou moins volontairement gaspillé la première, mais bien "de la nouvelle chance" pour insister, dès le premier échange, sur le fait que les compteurs sont remis à zéro et que tous les possibles restent à portée de main de chacun.

Au nom de l'"honnêteté" sur les chances de réussite ?

Les étudiants nous donnent de belles leçons quand nous, enseignants, acceptons de les écouter – et nous sommes très nombreux à le faire –. L’une d’elles est qu’aucun parcours scolaire n’est prédictif et qu’il en va de même pour les étapes intermédiaires qui les jonchent. Il faut une fois pour toutes réduire à néant le phénomène de synecdoque généralisante qui conduit à décréter définitivement le profil d’un étudiant sur base de quelques interrogations ou travaux inévitablement partiels et pas toujours réalisés dans des conditions optimales. Il faut cesser de considérer les évaluations comme des champs de bataille sur lesquels quelques-uns tomberont inévitablement. La Docimologie n’invite pas à distribuer des points dont la signification reste somme toutes abstraite mais à identifier les marges d’amélioration immédiatement disponibles et dont le franchissement aidera à aller plus loin. Les enseignants n’ont pas pour fonction de fermer les portes ni de décevoir des passions sous prétexte que l’on "doit à chaque étudiant l’honnêteté sur ses réelles chances de réussite". Ils ont pour mission de révéler leurs talents aux étudiants, de leur montrer des perspectives, de leur donner de l’espoir en leur permettant d’identifier les potentialités qu’ils n’ont tout simplement pas encore découvertes en eux mais également à comprendre que le franchissement de tout obstacle intellectuel est à leur portée pour peu qu’on les accompagne et qu’on leur donne une chance de comprendre comment s’y prendre en regard de leur profil. Burns, pour ne citer que lui, nous a appris, à travers ses postulats, la diversité de ceux-ci. C’est le mantra du principe d’éducabilité soutenu avec détermination par Philippe Meirieu mais bon sang que ce mantra-là est précieux et ne se dément jamais pour peu que nous nous disciplinions à le considérer vraiment, à nous penser aussi avec modestie, peu importe nos parcours respectifs, pour comprendre à quel point rien ne nous autorise à priver autrui d’une partie, si infime soit-elle, des espoirs qui l’habitent. Notre rôle est d’aider à donner toutes ses chances au dit espoir, non de le massacrer dans la tête de nos interlocuteurs au motif qu’en l’état, le chemin semble a priori fort difficile.

Ne pas pleurer avec Souchon

Enfin, que cette détestable pandémie pèse sur les parcours scolaires et soit de nature à augmenter les risques de décrochage est une satanée lapalissade. J’aurais cependant une question toute bête : notre rôle d’enseignant consiste-t-il à le constater ou à mettre notre créativité au service des solutions multiples qui permettent d’en réduire drastiquement les effets ? Nous sommes des milliers sinon des dizaines de milliers d’enseignants à démontrer chaque jour la deuxième partie de cette proposition. Choisir la première consisterait, comme chantait Souchon, à aller s’asseoir et pleurer sur le trottoir d’à côté. Dans son plus récent ouvrage, Ce que l’école peut encore pour la démocratie, Philippe Meirieu, décrit précisément ce que nous montre l’article qui continue de susciter ma révolte, à savoir qu’en effet, les sociologues et c’est tout à leur honneur, tentent d’expliquer pourquoi tel échec s’est produit et est de nature à se reproduire dans des conditions déterminées tandis que les pédagogues sont animés de la passion qui consiste à chercher et à offrir en permanence à leurs interlocuteurs les moyens de faire mentir ces constats et statistiques. Au risque de me tromper, au risque de courroucer les déterministes chevronnés, il me semble qu’enseigner relève d’abord de la relation et de la croyance rivetée à l’âme que nos interlocuteurs sont tous capables de tout apprendre pour peu que nous leur en donnions les moyens. Cela demande parfois, souvent, d’être plus patient et plus têtu que ces étudiants auxquels d’autres ont prédit, sur une base très limitée, l’échec inévitable de parcours à peine entamés. Fernand Oury, l’un des héritiers de Célestin Freinet, disait qu’il faut du temps "pour que cela prenne". Qu’à cela ne tienne, si cela permet d’avoir l’honnêteté de montrer à chaque étudiant les réelles chances de réussite qui s’ouvrent à lui pour peu qu’on lui en donne l’attention, l’espoir, les moyens et le temps.

>>> Titre et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Couperet ou pari sur l'aventure ?"