Une opinion d'Aurore Guieu, responsable de l’équipe Justice fiscale et Inégalités chez Oxfam-Solidarité.

Il y a peu de tâches qui s’apparentent plus que celles de la ménagère au supplice de Sisyphe ; jour après jour, il faut laver les plats, épousseter les meubles, repriser le linge qui seront à nouveau demain salis, poussiéreux, déchirés."

Comme l’écrivait déjà Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe en 1949, les tâches ménagères, les soins aux enfants et aux proches malades, et la charge mentale qui découle de tout ce travail, sont sans fin. Invisible, souvent retranché dans l’espace domestique, ce travail reste considéré comme une quantité négligeable. À peine une contribution sociale, et encore moins une contribution à l’économie mondiale. Alors qu’il a une valeur inestimable : ce sont 12,5 milliards d’heures quotidiennes qui sont fournies dans le monde par les femmes et les filles.

Cela représente plus des ¾ de ce type de tâches, transmises par les femmes de génération en génération. Déjà entre 5 et 9 ans, les petites filles réalisent en moyenne 30 % de plus de tâches domestiques que les garçons du même âge. À peine quelques années plus tard, entre 10 et 14 ans, c’est 50 % de plus qu’elles effectuent. Et la tendance ne s’inverse jamais : dans 30 pays, les femmes âgées passeraient deux fois plus de temps à effectuer ce travail que les hommes du même âge, malgré leurs propres besoins d’accompagnement.

Situation critique pour les pauvres

La situation est la plus critique dans les pays à faibles revenus. Les femmes les plus pauvres ne peuvent payer ni une aide domestique (pour s’occuper du ménage ou garder les enfants et les personnes âgées, par exemple) ni des équipements de base comme des machines à laver ou des appareils de cuisson. Elles prennent en charge les besoins de santé et d’éducation de leurs familles et de leurs communautés, souvent privées d’accès à des services de qualité - ou à des services tout court. Parfois sans accès à l’eau courante ou à l’électricité, elles doivent consacrer de nombreuses heures à aller chercher de l’eau et du matériel de chauffage. L’addition monte vite : dans les zones rurales des pays à faibles revenus, jusqu’à 14 heures par jour de travail de soin non rémunéré pour les femmes.

Cependant, la Belgique n’est pas à l’abri de ces questions, qui restent pourtant peu politisées. Les femmes fournissent plus d’heures que les hommes pour ce travail de soin, ce qui en contraint certaines à travailler à temps partiel ou à renoncer à un emploi. Et, comme partout, les femmes les plus pauvres et les plus marginalisées accumulent particulièrement les heures.

De quelle richesse parle-t-on ?

À l’opposé du système économique, un petit groupe de personnes gagne pourtant beaucoup sans travail. C’est le club des milliardaires, 2 153 personnes qui possèdent aujourd’hui plus de ressources que 60 % de la population mondiale. Une richesse que deux tiers d’entre eux ont hérité ou obtenu grâce à des liens de connivence avec des personnes haut placées.

Cela pose une question fondamentale : qu’est-ce qui est considéré comme ayant de la valeur dans ce système économique clairement dysfonctionnel ? Est-ce la capacité à accumuler de la richesse pour un petit groupe ? Ou est-ce la capacité à contribuer non seulement à l’économie mais plus largement à l’humain, aux besoins de soin qui font avancer au quotidien nos familles et nos communautés ?

Cette semaine, à l’heure où de nombreux membres de ce club sont rassemblés à Davos en Suisse pour le Forum économique mondial, Oxfam publie un rapport qui met en lumière cette faille fondamentale de notre système économique. Une faille qui maintient dans la pauvreté une multitude de femmes, en ne reconnaissant pas leur contribution massive à un travail dont la valeur annuelle est pourtant estimée a minima à 10 800 milliards de dollars.

Les inégalités extrêmes condamnent des millions de personnes à vivre dans la pauvreté. Près de la moitié de la population vit encore avec moins de 5,50 dollars par jour, alors même que la richesse des milliardaires a bénéficié d’un retour annuel moyen de 7,4 % par an sur la dernière décennie.

Des solutions

Il est temps que les gouvernements s’attaquent réellement à la question des inégalités et mettent en œuvre des politiques publiques ambitieuses pour réduire la charge de travail qui pèse sur les épaules des femmes et des filles. Il existe des solutions clairement identifiées : combattre les normes de genre qui définissent ce travail comme "un travail de femmes" ; taxer justement la richesse - seulement 4 % des impôts collectés actuellement dans le monde y sont dédiés ; et investir dans des services publics universels et de qualité en matière de santé, d’éducation, et de soin aux personnes.

Il faut fondamentalement revoir la manière dont nous comprenons l’importance du travail de soin, de la valeur économique, du sens de la richesse. Pour que notre économie mondiale soit moins sexiste et plus juste.