Opinions

Osons la lumière... Une opinion de Pedro Correa, artiste photographe.

J’étais à Paris le week-end passé. Je débarquais avec mon fils et ma compagne, le cœur léger et les yeux pétillants tandis que j’expliquais à mon fils pourquoi on appelait Paris "la ville des amoureux" et ce que nous allions y faire. Le hasard a voulu, en plus, que nous arrivions en voiture à Paris en passant à côté du Stade de France quelques heures avant la fusillade ("Oh regarde papa, le stade de Zidane"), et que nous ayons, ma compagne et moi-même, des billets pour le concert deux jours plus tard du groupe qui se produisait ce soir-là au Bataclan (Eagles of Death Metal).

Le destin (et la présence de mon fils) en a voulu autrement. Tout cela pourrait suffire pour que je me sente intensément lié à ces attentats, et donc profondément bouleversé. Le choc a pourtant résonné bien plus loin que ma petite personne.

Ce choc, je l’ai vu secouer devant moi une myriade de ces fibres qui nous unissent tous et nous définissent en tant qu’êtres humains. Et les mettre en danger. Parce que ce jour-là, un concert de rock a été avorté. Parce que ce week-end-là, il n’y avait plus de photos, il n’y avait plus de grands peintres, il n’y avait plus de beauté accessible à tous, elle était enfermée derrière des barricades. Comme si, paradoxalement, notre seul antidote à la laideur était la première chose que l’on nous supprimait lorsque l’on a peur.

Arrêter la spirale de la haine

J’avais envie de leur dire : ouvrez vos musées, ouvrez vos écoles, ouvrez vos cœurs. Face à la mort et la laideur, seul l’amour peut vaincre. C’est notre seul antidote, notre unique défense, notre seule chance. Parce que la haine c’est moche. Que sur cette Terre, le moche a toujours combattu le beau, la mort a toujours combattu l’amour, et qu’en un seul instant nous avons perdu tellement d’alliés du beau et de l’amour : tellement de gens qui, d’un coup, ne chanteront plus. Qu’en un seul instant, le moche a tellement gagné d’alliés, des gens qui crient leur haine, par-dessus le son des guitares.

Parce qu’étrangement la tour d’ivoire du monde politique est conçue de façon à ce que seuls les cris de haine arrivent à rentrer par ses petites fenêtres. Ils n’entendent pas les manifestations pacifiques (des marées humaines) pour moins de guerres, plus d’amour, pour plus de beauté, pour moins de coupures dans les budgets de l’art et la culture, pour de meilleures écoles.

Il aura pourtant suffi de quelques cris de haine pour que les avions décollent, semant plus de mort, de la mort dont fleuriront des fruits noirs et moches, et desquels nous ressentirons, forcément, le goût amer une fois ceux-ci mûrs. Parce que cette même tour d’ivoire se fortifie chaque jour qui passe, à chaque cri de haine autour de nous. Elle devient plus haute, plus épaisse, elle n’est plus d’un blanc étincelant, elle est devenue kaki, et elle a des miradors, des caméras, des missiles. Et personne ne donne l’impression de se rendre compte que ces fortifications, en plus de nous emmurer nous, en plus de nous rendre la vie plus difficile à nous, ne servent à rien contre quelques malades déterminés.

La preuve douloureuse ce week-end passé. Car la laideur ne peut rien contre la laideur. La beauté engendre la beauté. La laideur de nos attaques a créé la destruction et la haine ailleurs. La laideur de nos politiques d’exclusion sociale et de la fermeture de nos cœurs a créé la haine chez nous. Comme le dit si bien Russell Brand, ce nouveau gourou de la révolution non violente : "Les violents dans chacun des deux camps sont en train de s’énerver de plus en plus. Nous devons, nous les 99 % restants, arrêter de les suivre dans leur spirale." Nous devons arrêter de les croire, arrêter de les supporter, de les haler, de les voter.

Paris, ville des amoureux

Nombreuses sont les voix qui crient des messages d’amour et d’ouverture en ces temps sombres, qui plaident pour le dialogue et l’analyse à froid des causes profondes de ces actes affreux : Van Reybrouck, Krugman, et j’en passe. Tous ces mots lumineux ont l’air de n’être que de la poésie (comme si ce terme était devenu péjoratif de nos jours), gonflés de bonnes intentions mais creux, et pourtant rien n’est plus proche de la vérité, factuelle est objective : tous les pays occidentaux se sont déjà essayés à la violence par la violence. Pourquoi répéter encore une fois nos propres erreurs ? Pourquoi ne pas essayer la lumière, pour changer (évoluer) ?

Ils visent notre lumière, notre amour. Paris n’était pas la cible par hasard : c’est la ville des amoureux.