Une opinion de Bruno Bauraind, politologue, secrétaire général du Gresea; Jean-Claude Deroubaix, sociologue à l’UMons; Anne Dufresne, sociologue, chercheure au Gresea; Corinne Gobin, politologue à l’ULB et Cédric Leterme, politologue, chercheur au Gresea.

Un an déjà que le mouvement social des Gilets jaunes est apparu en France et en Belgique comme une comète imprévue dont la queue brûlante ne finit pas de s’éteindre.

Aux yeux des analystes que nous sommes, ce mouvement a permis de révéler des éléments si fondamentaux sur l’état de nos systèmes politiques et socio-économiques qu’il est essentiel d’en prendre acte.

Tout d’abord, une grande partie de la population ne fonde plus aucun espoir et ne se reconnait plus dans le système socio-politique actuel, avec ses partis traditionnels et son système de "concertation sociale" qui conduit les syndicats à "négocier l’austérité", c’est-à-dire à gérer la misère. Les citoyens sont orphelins de toute représentation socio-politique ou presque (en France, seul le mouvement France insoumise dans sa grande majorité soutient les Gilets jaunes). Globalement, le mouvement des Gilets jaunes est formé de citoyens qui rejettent le "système". Ils s’y opposent car, année après année, des décisions politiques détruisent les conditions démocratiques de faire société, notamment par le sous-financement des services publics ou par la stimulation du "laisser-faire" économique qui a abouti à transformer les puissances industrielles et les États sociaux qu’étaient la Belgique et la France en "économies de service". La mondialisation de la production et la tertiarisation de l’économie sont allées de pair avec une re-marchandisation du travail. "Les économies de service" fonctionnent alors comme des empires qui fabriquent des petits jobs à deux sous, avec le moins de sécurité sociale possible, et dans lequel évoluent, comme des princes, des grands fraudeurs à la Stéphane Moreau.

La très grande majorité des citoyens composant le mouvement des Gilets jaunes veut le retour du Politique et la fin de "la politique", c’est pourquoi le "RIC" (référendum d’initiative citoyenne) est vite devenu une revendication symbolique essentielle.

De l’autre côté, le pouvoir politique s’est drapé dans le vêtement de l’indifférence.

En Belgique, le mouvement a été vite et largement ignoré. Même si de nombreux citoyens enthousiasmés par cette révolte sociale ont très vite dû abandonner cette voie contestatrice à cause de la forte répression policière que le mouvement a subi lors de ses manifestations à Bruxelles en novembre et décembre 2018, les Gilets jaunes belges, dans l’indifférence politique et médiatique, continuent toutefois à faire très régulièrement des actions politiques qui révèlent une conscience démocratique aiguë : des banderoles sur les ponts d’autoroutes ou d’axes routiers centraux avec des slogans plaidant pour une autre politique, des occupations de lieux économiques stratégiques où conditions de travail et/ou « moralité » fiscale sont plus que déplorables, des mobilisations pour le droit à manifester sans autorisation préalable comme le conçurent en leur temps les auteurs de la Constitution belge, des soutiens démonstratifs au personnel de la santé en lutte,….

En France, l’ignorance politique volontaire des revendications du mouvement s’est en outre accompagnée d’une répression policière systématique et commanditée. Cette répression quasi militaire vu la nature dangereuse et agressive des armes utilisées pour blesser gravement les manifestants et casser les manifestations s’accompagne d’une répression judiciaire sans précédent, avec notamment la condamnation à des peines de prison effectives. Que l’on prenne bien la mesure de ce que cela signifie : faire de la prison parce que l’on a manifesté ! En outre, l’extension de la répression policière française à « tous ceux qui manifestent » ou se regroupent simplement, même pour faire la fête, pensons à l’homicide de Steve à Nantes, a définitivement levé le voile sur ce qui était en cours : une rupture politique assumée et consommée des Autorités politiques d’avec leur population. Et le niveau d’opprobre médiatique qu’il subit correspond exactement au niveau du désengagement démocratique de nos systèmes politiques.

C’est justement parce que le mouvement a le courage de refuser la fermeture de la décision politique, l’enterrement de la signification du suffrage universel par la planification austéritaire qu’il en paie le prix fort. L’austérité, établie par les Chefs d’États et de gouvernement de l’Union européenne, comme la seule voie économique viable, n’est dès lors que la partie visible de l’iceberg ; ce qui est enfoui plus profondément et fait masse représente l’ensemble des réseaux d’alliances politiques, économiques et financières qui travaillent à récupérer les pouvoirs et privilèges qui avaient été conquis par les peuples lors des révolutions sociales des 18e, 19e et 20e siècles.

L’entrée en résistance des gilets jaunes nous ramène à cette vérité historique : les acquis démocratiques sont très largement issus des luttes et des combats populaires. L’humanité aujourd’hui, pour survivre, a besoin d’un double combat : pour changer radicalement les politiques économiques néo-libérales dont le pouvoir de nuisance sur la société, l’économie sociale et l’environnement naturel a été phénoménal sur ces quatre dernières décennies ; pour changer radicalement de modèle politique en osant une démocratie profonde, véritablement ancrée dans les valeurs de l’égalité et de la fraternité.

Les gilets jaunes, un an déjà ! Un an de courage politique exemplaire !

L’humanité a besoin d’eux ! Espérons qu’elle en prenne mieux et plus vite conscience !