Opinions

JOSEPH FAMEREE Professeur à la Faculté de théologie de l'UCL

L’élection d’un nouveau pape est sans doute un moment opportun pour proposer une réflexion, même brève, sur les défis majeurs que l’ensemble des fidèles de l’Église catholique (avec leurs évêques et, à un titre particulier, celui de Rome) vont devoir affronter à l’aube du XXIe siècle. Comme toute réflexion, celle-ci est évidemment située et partielle, mais pourra peut-être éclairer les lecteurs.

Un premier grand défi pour l’Église catholique (et les autres Églises chrétiennes), en collaboration avec les « non-chrétiens », croyants ou non, est d’être inlassablement attentive et présente aux situations de conflit et d’injustice qui mettent en péril le destin collectif de l’humanité. Situations d’urgence vitale où les chrétiens (avec leurs pasteurs, l’évêque de Rome notamment) ne peuvent qu’apporter toute leur contribution (en prises de parole, en analyses et en actions) pour que des frères et sœurs en humanité menacés dans leur propre chair puissent non seulement vivre, mais vivre dignement. La paix et la justice : un défi prioritaire et permanent. Primum vivere.

Un deuxième grand défi, et sans doute très lié au précédent, est celui du dialogue interculturel, plus particulièrement interreligieux et interconvictionnel. Si l’on veut éviter le « choc des civilisations » (Samuel P. Huntington) dans un monde pourtant « globalisé », il faut promouvoir le dialogue et la convivialité des identités différentes. À cet égard, le dialogue du christianisme et plus largement de la modernité occidentale avec l’islam semble bien être un enjeu capital aujourd’hui. Les Églises chrétiennes elles-mêmes peuvent rendre un grand service à un monde déchiré en manifestant la possibilité d’une vraie communion entre elles dans une légitime diversité (œcuménisme). Comme chaque Église chrétienne, l’Église catholique plus particulièrement peut être un signe en cultivant, en son propre sein, cette légitime diversité (d’expressions liturgiques et théologiques de la foi, d’organisation ministérielle…) selon les aires culturelles. Il y a là un chantier important pour le futur pape. Outre cette incarnation profonde du christianisme dans la culture asiatique ou africaine notamment, il me paraît tout aussi urgent que l’Église catholique (en dialogue avec les autres Églises chrétiennes) continue à se réconcilier avec la culture moderne occidentale, sans perdre pour autant sa vigilance critique, et qu’elle témoigne de ses convictions dans le cadre du débat démocratique de nos sociétés, en argumentant et en se laissant interroger par la conscience morale des « autres », sans chercher à s’imposer. Ceci vaut particulièrement pour les questions éthiques complexes et inédites de notre temps.

Un troisième chantier, plus interne à l’Église catholique, concerne une participation plus effective de tous les fidèles à la vie de leur Église et à la prise des décisions. Il existe beaucoup de « corps » consultatifs dans l’Église catholique (conseil paroissial, conseils presbytéral et pastoral au niveau diocésain, conférences épiscopales, synode romain des évêques), mais ils sont seulement consultatifs. Selon le droit canonique actuel, « un seul », aux différents « échelons » de l’Église (prêtre-curé, évêque, pape), détient formellement le pouvoir de décision. En ce sens, celui-ci est « monarchique ». Le peuple des baptisés, qui ont tous reçu le don de l’Esprit, aspire à être consulté et entendu par des voies plus délibératives pour toute une série de décisions importantes (priorités pastorales de la paroisse ou du diocèse, choix de l’évêque…). Cela est vrai aussi pour beaucoup d’évêques regroupés en conférences épiscopales (nationales, continentales) ou pris dans leur ensemble comme collège épiscopal. Le nouveau pape ne pourra pas ne pas rencontrer cette question d’une synodalité et d’une collégialité plus effectives au sein de l’Église catholique. Il me semble ici que le dialogue œcuménique avec les autres Églises chrétiennes ne peut qu’être fructueux pour chercher ensemble un mode de gestion et de gouvernement de l’Église toujours plus fidèle à l’Évangile de la fraternité en Christ et aux signes des temps (meilleur équilibre entre les trois pôles indispensables de l’exercice de l’autorité : la communauté des fidèles dans son ensemble, la collégialité des pasteurs et la présidence ou primauté d’un seul). L’encyclique Ut unum sint de Jean-Paul II, en 1995, avait précisément ouvert la porte à une recherche commune d’une forme d’exercice du ministère papal acceptable par tous les chrétiens qui aille dans ce sens…

En lien étroit avec ce fonctionnement plus participatif de la vie ecclésiale, se pose la question des nouveaux ministères au service de l’Église. Si le triple ministère ordonné de l’évêque (épiscope), du prêtre (presbytre) et du diacre est une structure constitutive de l’Église en continuité avec l’Église des Apôtres, dès les origines de nombreux autres ministères ont fleuri selon les dons de l’Esprit et les besoins des communautés. Il faut continuer à développer la réflexion sur les multiples ministères laïques, masculins et féminins (catéchistes, conseillers spirituels ou « aumôniers », préparation à la réception des sacrements, présidence de certaines célébrations, animateurs pastoraux ou assistants paroissiaux…), non pas simplement pour des raisons de suppléance, en Occident notamment, où il semble bien que le nombre de prêtres devienne durablement très insuffisant pour faire face à leurs tâches traditionnelles, mais d’abord et surtout parce que les fidèles, en raison même de leur baptême et de leur confirmation, sont des chrétiens adultes et habilités à prendre toutes leurs responsabilités au service de l’Église et du monde. Quant au ministère ordonné lui-même, on peut penser qu’il sera difficile de différer encore longtemps l’examen de la possibilité d’ordonner prêtres des hommes mariés dans l’Église catholique de rite latin, comme c’est déjà le cas dans celles de rite oriental.

Une Église sur la brèche pour la défense des exclus et des oubliés, une Église qui cultive le dialogue des cultures et des convictions (religieuses ou non), une Église qui traite ses membres en sujets responsables et renonce à la dichotomie entre « clercs » et « laïcs » a peut-être des chances d’être un signe interpellant, à ses risques et périls, dans un monde où les écarts de développement se creusent chaque jour davantage et où les simples différences risquent sans cesse de dégénérer en conflits identitaires et meurtriers, un monde où, par ailleurs, les aspirations aux valeurs démocratiques et au respect des « droits de l’homme » sont très fortes.

© La Libre Belgique 2005