Hommage à mon beau-père, ce héros revenant de Dunkerque décédé voici dix ans. 

Une chronique de Xavier Zeegers.

Durant des décennies, j’eus une passion pour le Débarquement. Mon jour le plus long est la somme des heures passées à voir et revoir le film éponyme, présenté à sa sortie en 1964 par le regretté Sélim Sasson dans son Carrousel aux images. Il y avait les bons contre les méchants, soit les libérateurs venus botter les fesses des occupants, et de Gaulle, débarquant à J + 8, disant à propos de ces derniers : " Eh bien, ils ont eu tort ! "

Je collectionnai donc les archives, livres, magazines et autres objets de dévotion, conscient que ma liberté était liée à la bravoure de ceux qui s’étaient battus pour elle ; un éternel merci à eux. Pèlerinage oblige, j’ai trinqué à la mémoire du major John Howard et ses planeurs au café de Mme Gondrée, face au pont Pégase, devenu lieu de culte. Avant d’atteindre enfin l’ataraxie via un coup de foudre pour celle dont j’ignorais tout, y compris un indice stupéfiant qui, bien que n’étant pas un impératif catégorique, me fit chavirer lorsque j’appris que son père était un revenant de Dunkerque, qui affronta ensuite Rommel en Libye et combattit les fascistes italiens avant de débarquer en Normandie… à la même date où je rencontrai plus tard sa fille ! Un tel alignement de planètes impliquait une décision irréfragable : que je l’épousasse, ce que je fis. Le D-Day, déjà si présent dans mon esprit, se logea dans mon cœur.

Paradoxalement, c’est mon beau-père qui tempéra cet enthousiasme excessif pour ma date fétiche. "J’apprécie ta reconnaissance à mon égard. Mais c’est trop d’honneur. La guerre est d’abord une tragédie à répétition. Je l’ai faite par devoir, mais cela n’a rien de glorieux. Plutôt affreux même. J’irai sur place mais pas aux commémorations officielles. Je ne veux pas être acclamé. Les vrais héros sont mes amis morts, moi j’ai eu de la chance". Il accepta que j’enregistre ses souvenirs, pour ses petits-enfants. Au fil de son récit, il insistait sur les bombardements imprécis, le traumatisme des combats, ainsi à Villers-Bocage, conquis six fois, et ces 70 000 civils morts en Normandie. Mais sa motivation resta d’airain, tournée obsessionnellement vers Berlin et l’idée d’en finir avec la bête. Il y arriva avec ses "rats du désert" en passant aussi par… Gand. Il avait débarqué à J + 4. Le 6 est certes une date mythique, mais pour lui plus dramatique que prestigieuse. "Car les premières vagues d’assaut étaient composées de jeunes très valeureux mais à l’expertise limitée, leur mission étant de foncer et gagner le maximum de terrain le plus rapidement, à tout prix." D’où ces croix de post-ados qui nous émeuvent tant. Ensuite débarquèrent les techniciens et spécialistes, professionnels aguerris comme lui, indispensables, et donc relativement "préservés" même s’ils ne perdirent rien pour attendre. Je compris enfin que ce grand jour ne différait guère du sempiternel et pathétique sacrifice de la chair à canon.

Jamais il ne se vanta, restant discret, presque accablé, sachant qu’au moment même où ses bottines foulaient Gold Beach débutait le massacre d’Oradour-sur-Glane. "On aurait tant voulu être sur place, pouvoir s’interposer. C’est là qu’il faudra se recueillir. Les plages deviendront des lieux touristiques, mais Oradour c’est l’épicentre de la barbarie. Là, personne n’ira jamais parader." Bien vu, Grand Dad !

Il est mort voici dix ans, à 90 ans. J’ai hérité de ses médailles prestigieuses qu’il n’exhiba jamais. Il était très proeuropéen malgré son exil au Canada ; sans surprise avec une fille devenue belge… Je suis fort aise qu’il n’ait pas entendu le mot Brexit, ni n’eût vent d’un parlement outragé par les députés anglais élus pour détruire l’UE de l’intérieur.

Laquelle aura subi durant 35 ans les rodomontades d’un [politicien français], ruffian haineux affirmant que " l’Occupation de la France n’était pas inhumaine ", et disant de sa fille " qu’elle est de bonne race" . On ne le contestera pas sur ce point, elle qui fut condamnée l’an dernier pour détournement de fonds. Mais pourtant première dans son pays alors qu’elle aurait dû être interdite d’éligibilité. Les héros d’Overlord se sont-ils battus en vain ?

Titre de la rédaction. Titre original : "Mon beau-père, ce héros".

(1) : xavier.zeegers@skynet.be