Institut d'Etudes de la Famille et de la Sexualité, UCL

Auteur de «Phallus & cerises» ou «La tendre guerre

des sexes»

C'est Coluche qui eut cette profonde pensée: «La femme sera l'égale de l'homme quand elle pourra accepter d'être chauve et qu'elle trouvera ça distingué!» C'est évidemment provocateur mais pas totalement insensé lorsque, du point de vue masculin, on fait le bilan des sommes d'argent et d'énergie du désespoir que nos compagnes peuvent dépenser pour masquer, jusqu'au ridicule parfois, les traces que le temps laisse sur leurs chairs comme sur l'estran quand la mer se retire. Le marché du «look» au féminin dans nos cités occidentales serait équivalent au budget de la défense des pays de l'Otan. Aucun rapport? Mais si! Vous savez bien que le Père Noël apporte des Barbies aux petites filles et des GI Joe aux petits garçons...

Mais d'où vient cette difficulté, plus généralement féminine que masculine vous en conviendrez, d'accepter simplement d'afficher son âge et de considérer que les rides viennent pour nous rappeler que l'on a ri beaucoup et pleuré parfois? Pour la psychologie évolutionniste qui se porte bien outre-Atlantique et qui a le mérite de pouvoir tout expliquer sans risquer d'être démentie puisqu'elle spécule sur un phénomène évolutif non reproductible, cette observation serait liée à la différence de perception qu'ont les hommes et les femmes de leur potentiel reproducteur respectif. Alors que les hommes gardent cette capacité jusqu'à un âge avancé, les femmes la voient décliner dès la quarantaine puis disparaître à la ménopause. Dès lors, en tenant compte du fait que sexualité et reproduction furent très longtemps confondues pour l'espèce humaine comme pour les autres mammifères, il n'est guère étonnant, dans cette conception biologisante controversée, de voir les femmes actuelles continuer à confondre leur pouvoir de séduction avec leur pouvoir de reproduction, donc avec les attributs de leur jeunesse. Le teint frais, les yeux ronds, les seins plantureux et les fesses rebondies sur un corps musclé: voici les signaux qui attestent que la pouliche est toujours disponible. Alors que l'étalon grisonnant à la crinière dégarnie reste fécondant donc séduisant et les signes de sa sénescence sont interprétés comme des indices rassurants de maturité. Un portefeuille bien garni pour Monsieur et un corsage bien rempli pour Madame: voici donc les clefs du succès pour cette façon d'appréhender nos destinées humaines. Selon notre angle de vision, nous pouvons nous retrouver dans ce miroir déformant qui nous est tendu ou hurler de rage devant cette caricature indigne de la délicatesse de nos sentiments amoureux et de la noblesse de nos choix de vie!

On peut aussi analyser cette obsession du «look» au féminin comme un ultime ? avatar des effets de la domination masculine qui s'est si bien naturalisée dans l'esprit des femmes quelles en sont des «fashion victims» consentantes. La marque Sloogy-Triumph reconnaît avoir doublé son chiffre d'affaires en quelques semaines après une campagne de pub porno-chic totalement humiliante pour les femmes. Les pionnières du MLF qui ont brûlé leurs soutiens-gorge dans les années soixante doivent se sentir mal dans les séniories! Outre le côté déplaisant de cette image de la femme consommatrice / à consommer, ce type de publicité met en valeur des qualités physiques que l'on pourrait qualifier de masculines (du muscle, pas une once de graisse...) ou même blanc-bleu-belge puisqu'on est dans la provoc! Qualités qui ne correspondent qu'à quelques pour cent de la population féminine. Quelques vergetures en souvenir des grossesses passées et un peu de cellulite en réserve pour les grossesses futures: puisqu'on est dans les clichés, pourquoi cette image de la femme ne serait-elle pas valorisée à son tour? Sans d'incessants régimes et séances de fitness suivies de chirurgie esthétique, aucun être humain ne peut avoir un corps d'anorexique avec un ventre plat et musclé, des gros seins pointés vers le haut et des fesses rebondies! Tant de femmes sont honteuses de leur corps, coupables de leurs écarts de régime et vivent très mal le gouffre qui les sépare de ces créatures de rêve qui semblent les narguer: «Regarde-moi, je peux dominer mon corps, les hommes sont à mes pieds, je règne sur la cité...»

Et pendant ce temps, les hommes dominent vraiment la vie économique, politique et sociale. Ils gardent la maîtrise des grands choix de société, des choses sérieuses comme les cours de la Bourse ou les résultats du championnat de foot. A part Berlusconi, ils sont insensibles à la pub comme au «look». Ils fument des cigarettes mais rien à voir avec la Ferrari de Schumacker. Ils savent pourquoi ils boivent de la bière: pour oublier qu'ils seront impuissants s'ils continuent à fumer des Marlboro et à boire de la Jupiler!

© La Libre Belgique 2004