Une opinion de Baudouin de Rycke, enseignant.


Pourquoi l’imagination, le mystère, l’étonnement… s’écrasent indéfiniment sur le mur de l’individualisme, de l’indifférence, du conformisme, du calcul, de la vanité ?


Comme Socrate, incomparable, à son époque dans l’art de débarrasser ses interlocuteurs des illusions qu’ils se font d’eux-mêmes et de leur connaissance de la vie et du monde, le Petit Prince se complaît dans le rôle d’"accoucheur des esprits". Particulièrement quand il interroge les grandes personnes. À l’occasion de son passage sur terre, il cherche à enfanter la vérité par ses questions ingénues. Il veut nous faire comprendre pourquoi une société telle que la nôtre éprouve tant de difficultés à concevoir un programme de vie résolument tourné vers l’homme. Pourquoi, surtout, nous refusons de nous y engager. Pourquoi nous peinons tant à fournir les efforts concrets qu’impliquent nos beaux discours… Pourquoi l’imagination, la patience, l’étonnement, le mystère, le rêve, l’amitié, la spontanéité, les rites, l’émerveillement… toutes ces sources de développement de la partie spirituelle de l’homme s’écrasent indéfiniment sur le mur de l’individualisme, de l’indifférence, du conformisme, du calcul, de la vanité, de l’attachement immodéré à l’argent, au pouvoir ou à la connaissance livresque. Pourquoi, en définitive, la société dans laquelle nous vivons, viscéralement attachée à la matière, est devenue incapable de croire en la puissance de l’invisible.

Comme il le dit et le répète, les grandes personnes sont décidément très, très bizarres… (1) : elles naissent toutes avec une âme de Petit Prince, mais dès qu’elles le peuvent, elles s’empressent de la réduire au silence, pour devenir ce qu’on appelle bizarrement : "les gens sérieux".

Certains diront peut-être que les idées défendues par le "père" du Petit Prince dans son chef-d’œuvre sont aujourd’hui dépassées. De toute évidence ils se trompent : en effet, Antoine de Saint-Exupéry était, dit-on, un homme au caractère presque taillé pour notre époque : "un homme d’action, à qui l’action ne suffisait pas, car il s’était aperçu que l’action elle-même ne signifiait rien ; d’un technicien, même, qui ne pensait pas moins aux périls de la technique qu’aux services qu’elle rendait." (2) Mais emportés par la fièvre d’une vie quotidienne parfois incontrôlable, nous avons peine à le suivre, et rares sont ceux qui sont encore disposés à "perdre du temps pour une rose".

Comment imaginer que dans pareil contexte nous puissions améliorer notre qualité d’être ? L’homme du XXIe siècle, réincarnation spectaculaire d’Icare ou de Phaëton, aurait-il pour énième prétention de réconcilier Dieu et Mammon ?

Néanmoins, faut-il désespérer de ce triste état des choses ? Comme l’écrivait C.G. Jung, les puissances de l’âme dépassent de très loin tout ce que le monde extérieur peut receler de grandes puissances. (3) Or, les valeurs du Petit Prince sont clairement de cet ordre, et elles sont toujours bien arrimées au cœur des habitants du monde.

Cela dit, la question reste entière, et pour le moins épineuse : comment envisager la réhabilitation des valeurs humaines dans une société où l’Éducation se voit systématiquement contrainte de se plier aux caprices de l’Économie ?

L’Histoire de la pensée indique clairement le rôle que doit jouer l’Éducation. Se contenter de la dire primordiale, c’est condamner une société à la dérive. D’où l’importance de témoigner, encore et encore, des dégâts que peut engendrer une politique qui se nourrit de bonnes intentions, bien plus que de sages et courageuses décisions, dictées par une confiance inébranlable dans la grandeur de l’homme.

(1) Antoine de Saint-Exupéry, "Le Petit Prince", chapitre XII.

(2) Roger Caillois, Préface d’Antoine de Saint-Exupéry, Œuvres, NRF (coll. Pléiade), 1982.

(3) C.G. Jung, "L’Âme et la Vie" (livre de poche), Buchet-Chastel, 1963, p. 146.

Ce texte est tiré du livre "Le Petit Prince au pays de l’homme-machine", un ouvrage à paraître prochainement aux éditions Edilivre.