Une opinion de Daniel Schreiber, écrivain et journaliste (1).


Oscar Ramírez et sa fille se sont noyés dans le Rio Grande alors qu’ils tentaient de fuir vers les États-Unis. La photo de leur destin tragique a fait le tour du monde. Mais peut-elle encore nous faire réagir ?


Certaines images reviendront toujours nous hanter. Il suffit de les regarder une seule fois et les larmes se mettent à couler. Ces images-là remuent en nous ce que des centaines de livres, de reportages et d’éditoriaux ont été impuissants à créer : grâce à elles, nous comprenons soudain une réalité à laquelle nous étions demeurés aveugles. La photo d’Oscar Alberto Martínez Ramírez et de Valeria, sa petite fille de 23 mois, est de celles-là. Lundi 24 juin, ce jeune père et son enfant se sont noyés dans le Rio Grande, le fleuve qui forme la frontière entre le Mexique et le Texas, au moment où Ramírez cherchait à rejoindre les États-Unis.

Rares sont les photos qui, cette année, ont été partagées autant de fois sur les réseaux sociaux. En l’espace de quelques jours, le cliché de la photojournaliste mexicaine Julia Le Duc a ému dans le monde entier, devenant bientôt le symbole de la détresse des réfugiés qui éclate à la frontière entre le Mexique et les États-Unis. En charriant un peu de cette réalité amère sur laquelle nous préférons souvent fermer les yeux, la photo du Rio Grande ranime notre sentiment d’empathie collective.

Le cliché de Julia Le Duc vient ainsi s’ajouter au petit groupe des images iconographiques représentatives des grandes catastrophes humanitaires. Il y a la photo de Kim Phuc, cette petite fille de 9 ans, nue et couverte de brûlures, qui court pour fuir une attaque au napalm pendant la guerre du Vietnam. Ou celle du prisonnier irakien Ali al-Qaisi, debout les bras en croix, un capuchon noir sur la tête, torturé par des soldats américains en mal d’amusement à Abou Ghraib. Ou encore celle d’Alan Kurdi, petit garçon syrien de 3 ans noyé en Méditerranée, et dont le cadavre s’est échoué sur la côte turque. Ces images se sont gravées dans notre mémoire culturelle. Mais la consternation qu’elles font naître en nous peut-elle encore avoir des effets concrets ?

Notre sensibilité s’émousse

Comme l’a montré la penseuse américaine Susan Sontag dans son essai Devant la douleur des autres, publié en 2003, regarder des images de guerres, de catastrophes naturelles et de tragédies humanitaires fait désormais partie intégrante de notre quotidien. Pour Susan Sontag, nous devons nous habituer au fait que notre sensibilité s’émousse face à ces images de l’horreur produites par les médias de masse. Car le potentiel "choc" que contiennent de telles images, toujours selon Susan Sontag, ne signifie en premier lieu absolument rien. Les images en tant que telles ne portent pas de message clair. Notre manière de les lire dépend des souvenirs collectifs que nous y insufflons.

Autour des corps sans vie de Ramírez et de sa fille s’agglomèrent des récits complexes. Voilà peut-être pourquoi nous sommes si nombreux à être touchés. Nous ne sommes pas face à deux cadavres boursouflés, mais simplement face à un homme et à un bébé flottant ensemble près d’une berge. Le buste de l’enfant est caché par le tee-shirt noir de son père, qui espérait sans doute pouvoir ainsi mieux la serrer contre lui dans les remous du courant. Toute l’horreur de cette image ne naît pas en premier lieu de l’effroyable situation qu’elle montre, mais plutôt de l’anonymat symbolique des deux noyés. Comme ils reposent sur le ventre, même leur droit à la protection de la personnalité est sauvegardé. Le détail le plus bouleversant est ce bras que la petite fille a passé autour du cou de son père. Roland Barthes voyait en ce type de détail le punctum d’une photo, le point qui nous touche, nous fascine et nous meurtrit en ce qu’il exprime l’indicible. À cause de ce petit bras, nombre d’entre nous se souviendront longtemps de cette photo.

Traduire les statistiques en concret

Le cliché de Julia Le Duc apparaît à une époque où les flux de réfugiés prennent de l’ampleur partout dans le monde. Rien qu’à la frontière sud des États-Unis, le nombre des réfugiés a doublé au cours des dix derniers mois, pour atteindre plus de 676 000 personnes sur les routes. Des chiffres qui sont appelés à augmenter en raison du changement climatique. Chaque année, ce sont des milliers de personnes qui trouvent la mort en Méditerranée ou dans la vallée du Rio Grande. Tout le monde le sait, mais personne n’est en mesure de s’imaginer ce que ces chiffres représentent réellement. Or, cette photo, en dirigeant notre regard vers le destin particulier d’un père et de sa petite fille, permet de traduire les statistiques abstraites en une représentation concrète. Elle invite tous les pères et toutes les mères de ce monde à s’identifier avec Ramírez - plus encore, elle les y force presque.

Ramírez venait du Salvador, un pays dont le quotidien est dicté par les gangs criminels, et qui affiche le plus haut taux de meurtres violents au monde. Cet homme luttait pour nourrir sa famille avec un salaire d’à peine 300 euros par mois. Selon le New York Times, lui, sa femme Tania Vanessa Avalos et leur fille avaient réussi à rejoindre la ville frontalière de Matamoros, au Mexique, depuis laquelle ils comptaient demander l’asile aux États-Unis. Après avoir appris que la frontière était fermée, ils s’étaient rendus sur les bords du Rio Grande, espérant franchir le fleuve pour gagner la rive américaine. Le courant n’avait pas l’air dangereux. Seule la mère a survécu. La photo de Julia Le Duc donne à voir ce que recouvrent les discours cyniques sur les "réfugiés économiques" : une famille qui avait fui parce qu’elle ne pouvait plus survivre chez elle. Des parents devenus des réfugiés parce qu’ils étaient désireux d’offrir un avenir à leur fille.

Au milieu de l’économie de l’attention

Susan Sontag était sceptique quant au pouvoir de ce genre d’images du terrible (2). Elle ne croyait pas que ce genre de photos peut véritablement nous permettre d’appréhender la signification de la guerre ou des catastrophes humanitaires. Ce qui ne les empêche pas, selon elle, de remplir une fonction louable. Car ces photos peuvent aussi être vues comme "une invite à exercer son attention, à réfléchir, à apprendre, à scruter les rationalisations de la souffrance de masse telles qu’elles nous sont proposées par les pouvoirs établis". Il nous revient de nous demander, écrit encore Susan Sontag, qui fut à l’origine des événements reflétés par ces photos : étaient-ils inévitables ? Ne devrions-nous pas cesser d’accepter une situation donnée sans contester ? Ce n’est pas rien.

Et pourtant, vu d’aujourd’hui, n’a-t-on pas l’impression que même Susan Sontag, l’intellectuelle au regard critique, se serait montrée trop optimiste ? L’économie de l’attention telle qu’elle est aujourd’hui pratiquée par les médias, le rythme toujours plus trépidant des cycles d’informations, le découpage de l’offre de presse effectué par les algorithmes des réseaux sociaux n’ont-ils pas contribué à amoindrir la signification de telles images ? Même les plus iconographiques ?

La photo de la petite Kim Phuc fuyant une pluie de napalm a grandement contribué à attiser les protestations contre la guerre du Vietnam. Grâce aux images d’Abou Ghraib, les soldats américains impliqués dans cette scène de torture ont été condamnés à des peines de prison. Deux des passeurs qui avaient lancé le petit Alan Kurdi sur la Méditerranée en 2015 ont été emprisonnés pendant plus de quatre ans. Mais ensuite, que s’est-il passé ? Après nous être laissés aller à notre consternation collective et nous être mutuellement assurés que nous étions quand même de bonnes âmes, nous sommes passés sans broncher à la prochaine info du jour qui nous promettait une nouvelle affliction, une nouvelle indignation. Rien n’a changé. Les réfugiés qui s’échouent sur les plages d’Europe ne sont toujours pas les bienvenus, et plus grand-monde ne cherche à les sauver. Ainsi, tandis que nous contemplons les corps noyés d’Oscar et de Valeria Ramírez, chez la plupart d’entre nous, c’est surtout un sentiment qui demeure : l’impuissance.

(1) Dernier ouvrage paru en France de Daniel Schreiber : "Je suis né quelque part. Où peut-on se sentir chez soi ?" Traduction Alexandre Pateau, aux éditions Autrement.

(2) "Devant la douleur des autres". Traduction Fabienne Durand-Bogaert, aux éditions Christian Bourgois, Paris, 2003.

Cette tribune est parue le 3 juillet 2019 dans Libération. Traduit de l’allemand par Alexandre Pateau. ©Libération