Une opinion de Nicolas de Sadeleer, professeur à l'universiré Saint-Louis, chaire Jean Monnet, professeur invité à l'université de Melbourne. 

Le cynisme des autorités fédérales face aux incendies qui ont dévasté le pays dénote une grande insouciance à l’égard du risque climatique. Mais leur reponsabilité n’est pas la seule à être mise en cause. Celle de l’UE, partenaire commercial important, l’est aussi.

Attisés par des rafales d’une violence rare, les immenses brasiers qui ravagent depuis le mois d’octobre l’Australie donnent un avant-goût de la succession de calamités que le dérèglement climatique provoquera dans les décennies à venir. Les accalmies de ces derniers jours n’ont pas apaisé les centaines de foyers, apparemment incontrôlables, qui ont repris de plus belle. Si ces incendies n’ont rien d’exceptionnel sur le continent le plus aride de la planète, leur force dévastatrice s’explique par des facteurs climatiques inédits (dipôle positif de l’océan Indien), les records de température ainsi qu’une sécheresse persistante.

Ampleur inédite

Ce n’est pas seulement l’intensité des feux qui est stupéfiante, mais c’est leur étendue. Le bilan qui devrait encore s’aggraver a de quoi faire frémir : 4,9 millions d’hectares brûlés, soit une superficie plus large que l’Écosse. Avec 480 millions de mammifères, de reptiles, et d’oiseaux calcinés, uniquement pour la Nouvelles- Galles du Sud, l’arche de Noé fait naufrage. Alors que l’Australie connaît le taux le plus élevé d’espèces en voie d’extinction, les brasiers feront disparaître de nombreuses espèces endémiques menacées, telles que le Kangourou Island Dunnart. Au demeurant, il faudra attendre plusieurs décennies avant que la végétation ne repousse. L’effondrement de plusieurs écosystèmes paraît désormais irréversible. Sur le plan de la santé publique, la situation n’apparaît guère plus brillante. Au Nouvel An à Canberra, le taux de particules fines de type PM 2,5 était de 5185 ppm, soit 25 fois supérieur au seuil de dangerosité prévu par l’OMS. Depuis le mois d’août dernier, les brasiers ont rejeté 250 millions de tonnes de CO2, soit la moitié des émissions de gaz à effet de serre émis par l’Australie. Et tant que des pluies suffisamment abondantes - que l’on n’attend pas avant le mois de mars - ne s’abattront pas sur les zones dévastées, les incendies continueront à sévir.

Catastrophe annoncée

C’est avec un cynisme déconcertant que plusieurs politiciens de la majorité rejettent la responsabilité de la crise sur le parti écologiste australien, lequel ne participe qu’à un seul gouvernement étatique, celui du territoire de la capitale fédérale. La propagation des incendies résulterait, selon les thuriféraires de la droite australienne, de l’intransigeance d’un quarteron d’environnementalistes qui auraient, au nom de la deep ecology, empêché l’évacuation du bois mort, véritable bombe à retardement, des parcs nationaux. Ces critiques sont dénuées de tout fondement. Aux yeux de nombreux experts, l’ampleur du désastre est à la mesure de l’irresponsabilité des autorités étatiques et fédérales, tant celles-ci ont accumulé au cours de ces dernières années les erreurs de jugement. Alors que l’Australie entrait dans sa troisième année de sécheresse consécutive, les pouvoirs publics, au lieu d’anticiper la crise, ont continué à sabrer dans les budgets des services des parcs nationaux en charge de la prévention des feux. Alors qu’ils se retrouvent en première ligne, les pompiers volontaires de la plupart des Rural Fire Services ne sont toujours pas rémunérés. Le climato-scepticisme du Premier ministre célèbre pour ses formules à l’emporte-pièce, Scott Morrison, n’a rien à envier à celui de Donald Trump. Le Premier ministre australien, après avoir refusé de rencontrer plusieurs responsables des services anti-incendie qui souhaitaient l’avertir de l’imminence du désastre, a déserté son pays pour des vacances à Hawaï. Ce n’est qu’à la fin du mois de décembre que son gouvernement a décidé d’augmenter sa contribution au budget de la flotte des 140 bombardiers d’eau, laquelle paraît dérisoire pour éteindre les brasiers. C’est avec un retard considérable que l’on a fait appel à l’armée et aux pompiers étrangers.

"Too small to matter" ?

L’ironie tient au fait que tant l’industrie minière que l’exportation du charbon vers la Chine et l’Inde ont largement contribué à la prospérité économique de l’Australie. Si l’on tient compte des émissions produites par la combustion du charbon australien en Asie, l’empreinte climatique de ce pays ne comptant que 25 millions d’habitants (0,3 % de la population mondiale) est de 5 % et non pas de 1,3 % comme l’a récemment affirmé Scott Morrison. L’argument avancé par ce dernier, too small to matter (trop insignifiant pour compter, NdlR), ne tient assurément pas la route, d’autant plus que la science climatique se moque des frontières. En confirmant le 20 décembre dernier l’arrêt de la cour d’appel de La Haye dans l’affaire Urgenda (obligation pour les Pays-Bas de réduire d’ici la fin de l’année de 25 % ses émissions de CO2 par rapport à 1990), la Cour de cassation (Hoge Raad) a d’ailleurs écarté cet argument d’un revers de main.

L’Accord de Paris n’oblige pas l’Australie à devenir le meilleur élève de la classe. La volonté de faire primer les industries fossiles sur l’environnement relève d’un choix souverain. Or, dans une économie globalisée, cette souveraineté est loin d’être absolue. Alors qu’elle négocie depuis juin 2018 avec l’Australie un accord de commerce international, destiné à accroître les échanges commerciaux entre les deux continents, l’Union européenne est-elle pour autant démunie face à la mauvaise volonté des autorités fédérales australiennes à prendre leurs responsabilités par rapport à la crise climatique ? Si la nouvelle Commission européenne se targue de vouloir atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, ne devrait-elle pas prendre la balle au bond et exiger, dans le cadre des négociations en cours, des engagements fermes en termes de transition énergétique ? On le sait, les quatre derniers gouvernements australiens ont démissionné à cause de ce sujet qui avive les polémiques. Toutefois, les institutions de l’UE sont bel et bien tenues de garantir que la politique commerciale commune se conforme aux valeurs promues par les traités fondateurs. Parmi ces valeurs, l’on retrouve le développement durable et la lutte contre le réchauffement climatique(1). Il leur revient, dès lors, de veiller à ce que ces valeurs soient prises au sérieux par les négociateurs. Il y va de la crédibilité de la nouvelle politique européenne du "Green Deal" récemment portée sur les fonts baptismaux de l’Union.

(1) Articles 3, par. 3 et 21, par. 2, d) du Traité de l’UE.

Le chapeau est de la rédaction.