À lire certaines de leurs thèses, les ingénieurs de la Silicon Valley ressemblent à s’y méprendre aux alchimistes du Moyen Âge. D’ailleurs - regardez bien - leur double agenda n’est pas fort différent de celui de leurs prédécesseurs. Une opinion de Luc de Brabandère, philosophe d'entreprise, conférencier et auteur. 

Si, à l’aide d’un microscope électronique, on observe successivement un diamant, une fraise, une mésange et un philosophe, une chose est dans un premier temps surprenante : ils ont tous les quatre la même apparence ! Mais, à la réflexion, ce n’est pas si étonnant que cela, car ils sont en effet tous constitués d’atomes, et uniquement d’atomes.

Dès qu’on quitte le microscope par contre, on réalise évidemment qu’ils représentent quatre états bien différents de la "matière", respectivement le minéral, le végétal, l’animal, et l’humain. Disons familièrement qu’ils sont certes tous les quatre constitués d’atomes, mais "pas que" !

Ces quatre états sont apparus successivement dans l’Histoire, et à chaque étape s’est rajouté "quelque chose". Un diamant est fait d’atomes, certes, mais aussi d’une structure cristallographique très particulière qui le fait scintiller, une fraise est constituée de molécules, certes, mais aussi d’une forme de vie qui la fait rougir et une mésange est un ensemble de cellules, certes, mais elle a aussi quelque chose qui ressemble à une émotion qui parfois la fait chanter.

Et le philosophe alors, cet Homo sapiens, qu’a-t-il de plus que la mésange ? En quoi l’être humain est-il différent des autres paquets d’atomes de la nature ? Serait-ce le fait qu’il désire savoir, comme le postule Aristote ? Cette réponse priverait les animaux d’une forme de pensée, ce que nous ne voulons pas affirmer. Nous préférons dire que ce qui distingue l’Homo sapiens est plus spécifique encore : il sait qu’il pense, autrement dit il dispose d’une conscience.

Les alchimistes du silicium

Une question intéressante se pose vite. Si on admet que les atomes relèvent de la physique, les molécules de la chimie, les cellules de la biologie, de quelle discipline relèvent alors les idées ? De la philosophie ? De la psychologie ? De l’anthropologie ? De la sociologie ? Il n’est pas nécessaire de trancher ici.

Par contre, il est nécessaire de réaffirmer encore et encore que les idées ne relèvent pas de la technologie. Il faut redire avec fermeté qu’un ordinateur peut imiter certaines formes de pensée, mais qu’il ne pense pas, et qu’un robot peut simuler des émotions, mais qu’il n’en éprouve aucune.

Les alchimistes du Moyen Âge cherchaient la pierre philosophale susceptible tout aussi bien de transformer le plomb en or que de prolonger la vie humaine au-delà de ses limites naturelles.

À lire certaines thèses en cours dans la Silicon Valley, voilà donc les alchimistes de retour car - regardez bien - leur double agenda n’est pas fort différent ! Avec leur élixir numérique, ils veulent transformer les atomes de silicium en idée et également proclamer la "mort de la mort".

Minéral, végétal, animal, digital ! Mais bien sûr ! Voilà donc la quatrième étape telle qu’imaginée par les magiciens des algorithmes californiens rejoints aujourd’hui par des confrères chinois. Rebaptisés transhumanistes ou posthumanistes, les alchimistes du XXIe siècle, grâce à leur pierre digitale, se passeraient volontiers de l’homme pour aller paradoxalement au-delà de l’homme !

L’impératif humaniste

Pour les transhumanistes il n’y a pas de spécificité de l’humain, tout est une question de gradation. Entre le corps d’un homme et celui d’un animal, il n’y a pas pour eux de vraie rupture, mais seulement des degrés variables de caractéristiques communes. Entre l’esprit humain et ce que l’ordinateur est capable de faire, il n’y a pas pour eux de fossé infranchissable, mais seulement une distance qui va nécessairement s’estomper.

Les humanistes se doivent de contrer inlassablement les astrologues du cloud et les sorciers des manipulations génétiques. Ils doivent réaffirmer que l’être humain occupe une place unique, qui ne se différencie pas graduellement mais catégoriquement du reste du monde vivant. Et qu’il restera en dehors de tout système technique qu’il invente, aussi puissant soit-il.

Cet impératif humaniste s’impose d’autant plus que certains alchimistes de la Silicon Valley ont rajouté un troisième point à leur agenda : la suppression des États, tout simplement. Derrière le transhumaniste se cache en effet souvent un libertarien, autrement dit un individu profondément convaincu que des algorithmes seraient plus adéquats pour gérer un pays et ses institutions que n’importe quelle assemblée d’hommes et de femmes.

Ils sous-entendent au passage - et ce n’est évidemment pas une très grande surprise - qu’ils sont les mieux placés pour produire ces algorithmes…

À nouveau, c’est avec énergie qu’il nous faut contrer ces velléités digitales. On peut évidemment demander à un ordinateur de vérifier qu’un électeur a bien 18 ans au moment du vote, mais ce n’est pas à un ordinateur de décider de l’âge auquel on peut voter. Il en va de même de toutes les autres règles et lois à partir desquelles sont organisés et financés la sécurité sociale, l’enseignement ou encore la culture. Aucune équation ne peut et ne pourra jamais définir ce qu’est le bien, le juste ou le beau.

L’humanisme n’est pas programmable. L’humaniste a des principes et il en déduit le type de société et l’organisation des institutions dans lesquelles ses valeurs sont et resteront respectées.

Et il se réjouit de voir que l’informatique peut l’aider à réaliser ses projets.