Une carte blanche de Marc De Koker, Directeur de l’AMO Rythme et coprésident du conseil de prévention de l’arrondissement de Bruxelles.

Cela fait maintenant de nombreux mois que je tente d’attirer l’attention tant des politiques que de la population sur le sort des jeunes et des familles habitant les nombreux quartiers défavorisés de notre capitale. Je le fais lors de réunions, par la rédaction de lettres ouvertes, de participation à des émissions télévisées ou radiophoniques, d’interviews, de conférences… Ma pratique professionnelle me plonge quotidiennement dans une réalité qu’il m’est impossible de ne pas m’efforcer de rendre visible. Je n’ai pas la prétention de parler au nom de ce public. Je n’en ai d’ailleurs aucunement la légitimité. Mais bien de témoigner, de partager constats et analyses.

Ces derniers jours, de nombreuses voix se sont élevées pour s’inquiéter du sort des enfants et adolescents en cette période difficile. La rectrice de l’ULB, des chercheurs, des psychiatres et pédopsychiatres, des enseignants du secondaire, et surtout des jeunes eux-mêmes se sont abondamment exprimés. Je soutiens évidemment ces démarches, qui tirent - enfin - la sonnette d’alarme. On pourrait même parler de sonnerie du tocsin tant la situation est alarmante.

A l’heure où j’écris ces lignes, les ministres en charge de cette problématique se sont réunis et ont proposé de nouvelles mesures visant à alléger quelque peu le fardeau de la jeune génération, avalisées par le gouvernement fédéral. Mon propos n’est pas ici de les commenter, même s’il y aurait sans doute beaucoup de choses à en dire, surtout en ce qui concerne l’obligation de choix qui est fait aux moins de douze ans et qui est de nature hélas à accentuer encore la pression qui pèse sur leurs épaules. Les pauvres s’en seraient bien passés.

Les nouvelles mesures ne tiennent aucun compte de la réalité des adolescents

Ce qui motive mon intervention, c’est une observation déjà opérée à de nombreuses reprises : les nouvelles mesures ne tiennent aucun compte de la réalité des adolescents peuplant les quartiers dont je parlais à l’entame de ce texte. Il n’y a en effet que très peu d’opportunités pour eux de s’adonner à des activités sportives de plein air en plein centre de Bruxelles. Mis à part peut-être pour ceux qui font déjà partie d’un club de football, point de salut. Pire: seuls les plus jeunes d’entre eux avaient jusqu’ici la possibilité de mener des activités extrascolaires multiples en intérieur, très souvent peu onéreuses, voire gratuites : de l’apprentissage de techniques de cirque à l’initiation aux arts plastiques, de la découverte d’un sport à la fréquentation d’une académie de musique, de l’initiation au théâtre à la pratique de la natation, et j’en passe. Tout ceci leur permettait de « tenir » et offrait par la même occasion à leurs parents des espaces de liberté, ce qui est loin d’être indécent lorsque l’on vit dans un appartement vétuste, exigu et surpeuplé, ce qui est hélas le lot de la majorité d’entre eux. En clair, les opportunités se réduisent pour eux drastiquement, sans que cela ne puisse profiter à leurs ainés.

Les conséquences sur ces jeunes des mesures de confinement sont foudroyantes

Ces ainés, scolarisés dans l’enseignement secondaire, mon service les rencontre quotidiennement, individuellement ou en groupe dans leurs athénées, lycées ou instituts, et ce depuis des années. Nous les connaissons bien, eux et leurs problématiques. Ils subissent de plein fouet les restrictions de leurs libertés, et sans aucun doute bien plus durement que la grande majorité des adultes. Ce qui contrarie ces derniers, hélas, les empêche, eux, de se construire ! Cette année écoulée qui nous a été si pénible ne représente pour un adulte qu’une fraction réduite de son existence, et il peut mobiliser les ressources qu’il a acquises au fil des années pour trouver un sens à son présent. Pour un enfant ou un adolescent, le temps s’écoule de manière bien différente, il n’a pas la même prégnance. Pour imager mon propos, on pourrait se représenter qu’à l’échelle d’une vie, un an pour un enfant de dix ans équivaudrait subjectivement à six années pour un homme de soixante. Et six années pendant lesquelles chaque instant devrait être mobilisé par une indispensable construction physique, affective et psychique. Six années sans mémoire dans laquelle aller puiser les ressources nécessaires au décodage du présent. Les conséquences sur ces jeunes des mesures de confinement sont foudroyantes. Si déjà, dans le « monde d’avant », les phénomènes de décrochage et de désaffiliation observés étaient interpellants, ils ont pris aujourd’hui des proportions affolantes. Les jeunes que j’ai rencontrés ces dernières semaines se construisent en marge, dans un monde parallèle au nôtre auquel ils n’ont aucune velléité de s’affilier et auquel ils n’accordent aucun crédit. Ils s’auto disqualifient. Nous nous bâtissons un monde futur peuplé d’électrons libres s’inventant isolément des valeurs (ou non valeurs) aussi diverses qu’aléatoires.

Je ne vais pas ici détailler les différentes manifestations observées de la détresse profonde de la génération montante, d’autres l’ont fait, et très bien, ces derniers jours. Elles concernent tous les jeunes, au-delà des limites des groupes sociaux ou culturels.

Je ne vais pas non plus réclamer l’abandon ni même l’assouplissement des mesures prises : le contexte et les choix opérés ces derniers mois rendraient cette revendication aussi illusoire qu’inutile. Je ne dispose en outre pas des compétences nécessaires pour affirmer que le cap choisi n’est pas le bon.

Alors que faire ?

En tant que directeur d’un service de prévention (une AMO), mais aussi en tant qu’enseignant dans une vie professionnelle antérieure, il m’apparait fondamental et urgent d’écouter ces jeunes, de les associer aux décisions qui les concernent, de leur permettre d’être acteurs de leurs vies, partie prenante d’une société dont ils se sentent (et très souvent à juste titre) exclus. Exclus parce qu’ils sont jeunes. Parce qu’ils appartiennent à une couche financièrement et culturellement défavorisée. Parce qu’ils sont d’origine étrangère (bien que de nationalité belge très souvent). Parce qu’ils ne maîtrisent pas un certain nombre de codes. Parce qu’ils sont issus de familles n’ayant pas opté pour la « bonne croyance ». Parce que le déterminisme social à l’œuvre depuis la fin du siècle dernier a pour effet de favoriser l’acceptation d’un « inéluctable » contre lequel il est inutile de lutter.

Ce processus d’écoute et de construction doit prendre place à chaque étape de leur développement, au sein de l’espace bienveillant que devrait redevenir l’école. Une école qui devrait sans doute oublier un moment sa fonction de pourvoyeuse de savoirs pour devenir avant tout un lieu où nos enfants auront envie de passer du temps. Un temps de rencontre avec l’autre et avec le monde. Un lieu de vie et d’échange, de construction, d’essais et d’erreurs. A terme, un tel processus les aidera à restaurer une estime d’eux-mêmes profondément détériorée, à occuper une place légitime à la mesure de chaque étape de leur développement. Une place qui les insèrera dans un collectif social qu’ils contribueront en retour à faire vivre et évoluer. Un collectif qu’ils nourriront et qui les nourrira en retour. Notre monde de demain.

Cette idée n’est pas neuve, et de nombreux services de prévention, ça et là, tentent de la faire croître. Mais nous n’y arriverons pas seuls. On ne règle pas des problèmes structurels avec une poignée de convaincus. Il est urgent de repenser le système en s’appuyant sur des projets qui ont fait leurs preuves mais sont trop souvent restés marginaux. Nous n’effacerons pas les dégâts causés à notre jeunesse ces derniers mois en repartant comme avant.

Et si nous saisissions l’opportunité qui est devant nous ?