Chemins de traverse. Une chronique de Xavier Zeegers (xavier.zeegers@skynet.be).

La récente "crise des guichets" dans les gares aurait pu initier les préludes d’un grand débat. Mais il est déjà enterré, délaissé même par les syndicats car la primauté de la rentabilité à tout prix via une productivité "moderne" est inscrite dans les astres, n’ayant jamais été contrée par quiconque ou quoi que ce soit. 

On a pu mesurer cela lors d’un récent JT où s’exprima le triste désarroi d’une dame désemparée par la disparition des contacts humains avec sa banque devenue pour elle fantomatique. Disparues, ces agences aux multiples guichets où les employés géraient ce que nous traitons désormais à domicile en cliquant. Cette convivialité était forcément coûteuse (le temps, c’est de l’argent !) mais s’accordait avec une simplicité rassurante teintée de cordialité spontanée, comme le prouve encore la popularité des marchés en plein air. Vont-ils disparaître aussi ? Non que les banques et autres services publics ou privés soient intrinsèquement agressifs ou prédateurs : ils suivent le courant dominant. La modernité peut nous rendre la vie plus simple, mais pas forcément plus heureuse.

"Tous nos collaborateurs sont occupés..."

Quand cette "déclassée" s’exclama : "Je n’ai rien demandé, et n’ai même pas d’ordinateur, ni ne sais l’utiliser, que dois-je faire ? Je me sens si exclue !", j’aurais volontiers traversé l’écran pour l’assurer de mon empathie, étant moi-même en détresse : il me faut obéir à l’injonction de présenter à temps ma voiture au contrôle technique. Mais plus à ma guise comme depuis 1968 avec ma Coccinelle. Covid oblige, tout se corse car voici que Monseigneur l’ordinateur, astre solaire de notre époque, me jette à terre et impose son diktat comminatoire avec cette fausse assertion : "C’est simple, gratuit, et rapide". C’est surtout mal me connaître ! Ne sachant pas me connecter à un espace client via un mot de code tout en créant un compte spécial (simple, vraiment ?), je crus esquiver la noyade en téléphonant, option soi-disant toujours possible. Mais pas dans les faits : j’eus beau tenter de contacter la quasi-totalité des stations et même Bruxelles-Mobilité, j’eus droit aux horripilants tapez 1, tapez 3, ou 9, mais aussi de quoi me taper la tête contre le mur. Surtout après avoir subi l’antienne célèbre, bien connue des colombophiles puisque je fus à la fois un convoyeur en attente et le pigeon : "Tous nos collaborateurs sont occupés. Merci de bien vouloir patienter". Ce qui fait de moi désormais un mécontemporain.

Un courant impétueux

Qu’est-ce à dire ? Ce mot a été forgé par Alain Finkielkraut, et se dit de ceux qui expriment un grand désarroi envers une qualité de vie désormais périmée, vécue comme une déchéance sociale sous le joug d’un progrès vécu comme oppressant. Mot récent mais qui vient de loin. Un grand penseur et vrai prophète, Alvin Toffler (1928-2016), nous avait déjà avertis dans son livre majeur : Le choc du futur, paru en 1971, où il tenta d’anticiper les réactions de ses contemporains dépassés par une évolution trop rapide, se demandant dans quelle mesure nous serons "capables d’affronter un futur devenu désormais un courant impétueux si puissant qu’il bouleversera nos institutions, ébranlera nos valeurs et s’attaquera à nos racines". Nous y voilà, cinquante ans après…

Mais ne déprimons pas pour autant. Jadis les dentistes considéraient que la souffrance infligée aux patients était inhérente à leur travail. Aujourd’hui ils disent qu’elle est en soi une erreur médicale. La liste des progrès réels est abondante, pensons-y lucidement. Notre espérance de vie se prolonge, et la science, trop décriée, progresse toujours malgré les sceptiques. Mais je crois pourtant que nous devons nous battre contre la prétendue incontournabilité de l’informatique. Elle est déjà une arme terrifiante pour les dictatures avides de renforcer leurs pinces totalitaires, comme en Chine. Elle a déjà créé un incendie de forêt mental et mondial, celui de l’irrationalité globale allumée par les réseaux complotistes. Mais elle ne peut pas en plus devenir l’excuse magique d’administrations paresseuses, incompétentes et arrogantes à la fois. Toutes nos libertés doivent être surveillées comme le lait posé sur le feu de l’actualité.