Père JEAN-MARIE SEVRIN, Franciscain

Professeur à la Faculté de théologie et de droit canonique - Université catholique de Louvain.

L'intrigue de «Da Vinci Code» tourne autour de la descendance supposée du couple formé par Jésus et Marie-Madeleine. Une oeuvre de fiction n'est pas l'histoire et on ne saurait reprocher à l'auteur d'avoir inventé, ou du moins brodé du virtuel sur du réel. Mais l'apparence scientifique de certaines explications peut donner une illusion de réalité. Si l'historien est désormais très prudent lorsqu'il s'agit de retrouver «le Jésus de l'histoire», il doit l'être tout autant à propos des personnages secondaires des évangiles. Marie-Madeleine en particulier a, presque depuis les origines, donné du grain à moudre à l'imaginaire. Regardons les textes.

Une disciple, témoin de la mort et de la résurrection

Dans les évangiles synoptiques (Marc, Matthieu, Luc), Marie de Magdala paraît auprès de la croix avec d'autres femmes, qui ont accompagné Jésus depuis la Galilée et, avec elles, va assister à la mise au tombeau de Jésus. Le surlendemain, elle revient au tombeau (avec une ou deux compagnes) pour embaumer le corps. Elles trouvent la tombe vide et sont les premières à entendre l'annonce de la résurrection. Marie-Madeleine émerge du groupe: les autres noms varient d'un évangile à l'autre, mais pas le sien, toujours cité en tête de liste. Faisant partie d'un groupe féminin de disciples de Jésus, elle joue un rôle-clé dans le témoignage sur la mort et la résurrection. Matthieu ajoute que Jésus lui apparaît en même temps qu'à une autre Marie; Luc nous apprend que «sept démons étaient sortis» d'elle, ce qui en fait une possédée libérée, mais pas une «pécheresse».

Marie-Madeleine

et le désir du corps

L'évangile de Jean va développer le personnage. Si Marie-Madeleine y est toujours au pied de la croix avec d'autres, elle découvre seule la tombe vide. On la retrouve en pleurs devant le tombeau; Jésus lui apparaît, qu'elle ne reconnaît pas avant qu'il ne l'ait appelée par son nom. Ce qui est singulier dans ce récit, c'est combien Marie est obsédée par le corps de Jésus: «Ils ont pris mon Seigneur, et je ne sais pas où ils l'ont mis.» «Si c'est toi qui l'as emporté, dis-moi où tu l'as mis et moi je vais le prendre.» Certes, il y a là une insistance sur l'absence corporelle du ressuscité. Mais en même temps le texte dégage une forte charge affective: les larmes, la voix, l'obsession du corps, prendre, toucher... Pour une lecture psychologisante, Marie prend les traits d'une amoureuse.

Jean développe aussi, avant le récit de la Passion, le personnage d'une autre Marie, la soeur de Marthe et de Lazare qui combine entre autres les traits de plusieurs personnages de Luc: Marie, soeur de Marthe, assise aux pieds de Jésus, et la pécheresse anonyme qui couvre ses pieds de baisers, les arrose de larmes, les essuie de ses cheveux et les parfume. Le personnage de Marie de Béthanie se trouve lui aussi fortement chargé d'affectivité. Une sorte de double de Marie-Madeleine.

Pécheresse et pénitente

La tradition postérieure va confondre les personnages: Marie-Madeleine, Marie de Béthanie et la pécheresse anonyme. Ceci va faire de Marie-Madeleine non plus une possédée guérie, mais une courtisane convertie. Elle aime beaucoup parce qu'il lui est beaucoup pardonné: l'amour convertit la débauche en repentir, l'amour profane devient amour sacré. La peinture assurera le succès de cette combinaison qui permet de représenter une coquette, cheveux épars, portant du parfum, éplorée au pied de la croix, et décente cependant parce que pénitente. Pendant des siècles on associera ainsi une forte expression de la féminité avec un éclatant modèle de pénitence. Convertie, la Madeleine est encore un personnage d'amoureuse.

Marie-Madeleine

dans les évangiles gnostiques

Parmi les textes gnostiques conservés sur des papyrus coptes et retrouvés dans la seconde moitié du XXes., trois «évangiles» parlent de Marie-Madeleine. L'évangile selon Thomas, collection de paroles de Jésus que l'on peut dater de la fin du IIes., se termine par quelques lignes où Pierre refuse que Marie soit comptée parmi les disciples, parce qu'elle est une femme. Jésus s'y oppose: «Je vais la guider pour qu'elle devienne un esprit vivant, semblable à vous, mâles...» Au-delà de la dépréciation symbolique de la féminité, il y a une certaine ironie à l'égard des disciples et une mise en valeur de Marie, disciple exemplaire, guidée par Jésus.

L'évangile selon Marie est une révélation gnostique classique, dont une partie est transmise aux autres disciples par l'intermédiaire d'une vision reçue par Marie, intermédiaire d'une révélation secrète (comme, dans d'autres textes, Thomas, Jean, Jacques,...). Les disciples, et surtout Pierre, s'en offusquent.

L'évangile selon Philippe partage cette tradition d'une jalousie des disciples. Dans une des petites unités disparates qui le composent, nous lisons «La Sophia qui est appelée stérile est la mère des anges et la compagne du Fils est Marie-Madeleine. Le Sauveur aimait Marie plus que tous les disciples et l'embrassait souvent sur la bouche. Les autres disciples virent qu'il aimait Marie et lui dirent: «Pourquoi l'aimes-tu plus que nous tous?» Le Sauveur leur dit: «Pourquoi est-ce que je ne vous aime pas comme elle?»» En plus de l'idée de disciple préférée, s'abreuvant à la bouche de Jésus (image de la transmission de la connaissance), voilà qu'apparaît l'idée d'un couple Sauveur-Marie. Ceci est en fait une projection du système mythique de l'école valentinienne à laquelle appartient Philippe: comme Jésus est l'image terrestre du Sauveur céleste, Marie est la contrepartie terrestre de la Sagesse ou Sophia, compagne éternelle du Sauveur.

Bref, Marie-Madeleine est une disciple de plein droit, et même privilégiée, à laquelle résistent ou s'opposent les autres. On trouve là, peut-être, le souvenir d'une résistance à la marginalisation des femmes disciples -mais surtout l'écho de la situation marginale des gnostiques par rapport à une orthodoxie en train de s'affirmer. Quant à l'idée d'un couple Jésus-Marie, propre à Philippe, elle est la projection d'une mythologie. Il faut, par ailleurs, rappeler que ces textes gnostiques sont, en principe, hostiles au monde, aux relations sexuelles et à la procréation des enfants.

A chaque époque sa Madeleine

Pourquoi la pénitente d'hier est-elle devenue aujourd'hui l'épouse ou la compagne? Chaque époque voit le personnage à travers ses valeurs et son idée de l'homme. Il ne faut pas s'étonner qu'un regard différent sur la femme et la sexualité appelle une image différente de Marie-Madeleine. Si cela dit quelque chose de l'histoire, c'est de la nôtre plutôt que de celle de Jésus.

© La Libre Belgique 2004