Abuseur, nul et non avenu, Œdipe, Neptune… : ces mots ont été supprimés par l’Académie française. Mais la mort d’un mot ne risque-t-elle pas d’effacer la réalité qu’il désigne ? Paradoxe... UNE OPINION DE MYRIAM TONUS - CHRONIQUEUSE.

Abuseur, nul et non avenu, Œdipe, Neptune : s’il vous arrive d’utiliser ces vocables, vous risquez bien, d’ici peu, de paraître un digne descendant de Jacquouille la fripouille, un "visiteur" venu d’un temps révolu. La très sérieuse Académie française a en effet supprimé ces mots de son dictionnaire. Vous pourrez toujours vous consoler avec de nouveaux venus : merguez, jusqu’au-boutisme, pistonner ou discothèque, par exemple. Qu’une langue évolue, c’est signe de sa vitalité et on ne regrettera pas, à vrai dire, la disparition de l’architriclin, chargé de l’ordonnance du festin dans l’Antiquité romaine…

L’on peut cependant se demander si certains termes ne sont pas des espèces en voie de disparition, et donc, à protéger et réhabiliter. L’autre jour, dans une discussion entre personnes normalement scolarisées, quelqu’un défend l’idée qu’en éducation, la Loi doit exister, sans obliger. Perplexe, je lâche : "Ce que vous dites est vraiment paradoxal". Silence. Regards vides, comme si je venais de lâcher un gros mot ou de parler une langue étrangère. Jusqu’à ce que se hasarde la question : "Que veux-tu dire par là ?" Mi-suprise, mi-amusée, je l’avoue, je réponds : "Eh bien, que ce qui vient d’être dit est un beau paradoxe" … Nouveau silence. Puis, afin d’éviter le malaise, je "traduis" : "Vous parlez d’un fait qui présente des aspects contradictoires et donc, défient la logique. En principe, une loi est contraignante par nature…" Soulagement : "Ah ! Oui, bien sûr, c’est ça". Ben oui. Mais reconnaissons quand même qu’un seul mot - paradoxe - est tout de même plus économique pour la pensée que le recours à la définition qui l’explique ! Et puis, si un mot finit par s’effacer du paysage mental, ne risque-t-il pas d’entraîner dans sa mort la réalité qu’il désigne ?

On peut, me semble-t-il, raisonnablement se poser la question à propos du paradoxe . Car pas mal de nos contemporains ne semblent même plus s’apercevoir que l’air du temps en est saturé. Un exemple entre cent : d’innombrables injonctions nous sont adressées, relatives à une sorte de devoir d’autoconstruction. Gère ta vie ! La réussite, tu la décides ! Si tu ne trouves pas de travail, c’est que tu ne veux pas vraiment travailler ! L’élève comme l’employé est acteur de son développement ! Jusqu’à prétendre que la maladie elle-même est le symptôme d’une volonté défaillante ou mal orientée. Alléluia ! Le rêve du/de la self-made-man ou woman est en passe d’être atteint… Le simplisme de telles affirmations, fondées sur le mythe d’un individu parfaitement indépendant et tout-puissant, suffirait à les rendre suspectes.

Mais voici, invisible alors même que massif, le paradoxe : dans le même temps, avec la même force, nous sont assenées des injonctions qui sont autant de ficelles susceptibles de nous transformer en marionnettes passives. Désormais, il nous faut avoir un indice de masse corporelle idéal, un taux de cholestérol et de glycémie répondant aux normes, manger des lentilles et bannir le beurre (enfin, là, ça peut changer selon les études), lire le dernier Goncourt, et, selon ses goûts et son milieu social, adorer ou mépriser les sushis ou les frites sauce andalouse, la bagnole customisée ou le mobilier vintage, le Grand Jojo ou les films de Michael Haneke. Essayez donc de vous habiller comme vous en avez envie, d’échapper aux séries télé, d’ignorer souverainement le destin des Diables rouges !…

Jamais peut-être n’a-t-on vécu de manière aussi prégnante ce paradoxe : nous revendiquons haut et fort l’autonomie, le respect de l’individu, de sa vie privée… en une époque où sa liberté et son libre arbitre se voient, jour après jours grignotés par un système économique qui ne saurait s’en accommoder. Paradoxe suprême que cette pub pour un parfum où l’on voit une femme se libérer des liens qui la manipulent afin de vanter la fragrance qu’il nous faut porter si nous voulons être comme elle !

Si les "cours de rien" (et les autres !) sont à la recherche de contenus pour former les jeunes, peut-être pourraient-ils creuser cette veine des mots de la pensée qui sont en voie de disparition : il y va de l’écologie humaine.