Une opinion du professeur Eric Constant, président de l’Association des Médecins Chefs d’Hôpitaux Psychiatriques Francophones.

Depuis quelques jours, les priorités dans le monde ont changé. A une époque où l’homme marche sur la Lune, bientôt sur Mars, où la robotique appliquée à la médecine permet d’opérer à distance d’un continent à l’autre, où d’aucuns croient en l’immortalité de l’homme, nous sommes rattrapés par notre vulnérabilité ancestrale : le pouvoir mortifère et destructeur d’un virus malvenu ! Nombreux sont ceux parmi nous qui se réveillent avec l’impression d’avoir tout simplement fait un "mauvais rêve".

Notre système de soins, à défaut d’être parfait, montre toutefois une excellence qui mérite d’être pointée du doigt. Jusqu’à présent, nous avons l’impression d’une heureuse collaboration entre les experts scientifiques et les autorités politiques qui prennent leurs responsabilités et des mesures, parfois bien impopulaires. Bien entendu, certains ne manqueront pas de dire qu’on peut toujours faire mieux… Mais l’engagement exemplaire du personnel soignant des hôpitaux généraux, travaillant dans des conditions particulièrement anxiogènes, a ému la population belge, qui lui est, plus que jamais, reconnaissante. Nulle doute que le nombre de lits par 100 000 habitants, souvent critiqué comme étant trop élevé en Belgique, sera sans doute commenté différemment une fois la crise sanitaire passée ! Il aura peut-être permis de sauver de nombreuses vies…

Les institutions psychiatriques sont particulièrement démunies face au virus

Les patients psychiatriques ont, de tout temps, payé un lourd tribut, aux crises sanitaires et faits de guerre. Ils sont souvent stigmatisés par leur trouble psychique, leur différence, leur comportement,… Ils sont plus difficiles à prendre en charge d’un point de vue somatique lorsqu’ils souffrent d’une affection somatique, car leur pathologie psychiatrique ou leur comportement perturbateur peut interférer avec la prise en charge somatique ! Allez faire comprendre à un patient délirant, agité lorsqu’il entre dans un hôpital psychiatrique ces derniers jours, qu’il va devoir être confiné sans sortir de sa chambre pendant deux semaines avant de partager les espaces communs avec les autres patients de son unité, pour ne pas prendre le risque d’introduire le fameux virus dans la communauté !

L’association des médecins chefs d’hôpitaux psychiatriques francophones est très sensible à la prise de mesures exceptionnelles par le monde politique ces derniers jours, pour la prise en charge des très nombreux cas de Covid-19 dans notre pays. Et nous sommes toujours actuellement dans la phase exponentielle de l’épidémie…

Les psychiatres sont complètement solidaires de leurs collègues somaticiens qui luttent chaque jour pour sauver de nombreuses vies. Dans les hôpitaux psychiatriques du pays également, nous sommes plus que jamais confrontés à des décisions difficiles. Nous avons aménagé en urgence des espaces pour essayer de confiner au mieux les patients suspects d’être atteints du Covid-19 et ceux, déjà porteurs du virus, afin qu’il ne contaminent pas les autres patients hospitalisés. Nos institutions psychiatriques sont particulièrement démunies de matériel adéquat, en particulier de masques chirurgicaux, pour protéger notre personnel soignant, qui fait un travail remarquable dans des conditions à la limite du supportable. Nous essayons de gérer les patients qui ne sont pas en détresse respiratoire dans les murs de nos institutions pour ne pas encombrer les services d’urgence des hôpitaux généraux surchargés.

N'oubliez pas les patients psychiatriques et le personnel dévoué

Plusieurs confrères d’hôpitaux généraux nous ont déjà contactés pour envisager d’accueillir dans nos hôpitaux psychiatriques leurs patients psychiatriques, si leurs lits psychiatriques devaient être réquisitionnés pour les patients infectés par le Covid-19 dans les jours qui viennent. Il va de soi que nous serons solidaires et que nous ferons de notre mieux pour répondre à leurs demandes dans ce contexte exceptionnel.

Il nous est demandé de continuer, dans la mesure du possible, à soutenir les patients souffrant de problèmes de santé mentale qui se trouvent dans la communauté, au moyen des équipes mobiles 107. Ces équipes sont actuellement totalement dépourvues de masques de protection pour leur personnel soignant.

Ces raisons nous incitent à demander à nos autorités de ne pas oublier les patients psychiatriques, hospitalisés ou non, et le personnel dévoué qui les accompagne au quotidien, en ce moment clé de distribution des masques de protection qui commencent à arriver dans notre pays. Il va de soi que nous utiliserons ces masques avec parcimonie, essentiellement dans les contacts avec les patients suspects ou déjà infectés. Par ailleurs, de nombreuses initiatives solidaires au sein même de nos institutions psychiatriques ont permis de confectionner des masques en tissus "avec les moyens du bord" pour tenter de rassurer le reste du personnel et de contribuer à contenir, tant faire se peut, l’épidémie.

La grandeur d’une civilisation peut se mesurer à la façon dont les faibles, les plus vulnérables sont traités.