Avant cette crise, nous avions oublié les personnes âgées parquées en maisons de repos. Nous avons une dette à régler et un grand chantier nous attend pour redonner droit de cité à nos aînés.

Une opinion d'Armand Lequeux, docteur en médecine, gynécologue et sexologue.

On n’a jamais autant parlé des personnes âgées que depuis cet épisode pandémique et voici que je vous propose de considérer qu’elles n’existent pas ! Bien entendu certaines personnes sont âgées, mais ce que je me permets de contester, c’est l’existence de la catégorie dans laquelle on tend à les confiner. Qui sont ces personnes ? Mamy-confiture-université des aînés et Papy-jardinage-club de pétanque, encore fringants ? Les Vieux du grand Jacques quand celui des deux qui reste se retrouve en enfer ? Les résidents grabataires en maison de repos et de soins ?

Stéréotypes

À chacun ses images mentales pour en fin de compte ne rejoindre personne en particulier et faire de ces "autres’’ non pas des sujets singuliers, mais un groupe à part qui n’est représenté que par des stéréotypes dans notre société. On parle d’eux, mais on les entend si peu. Qui sont donc ces personnes ? On pourrait peut-être leur poser la question, mais on se rendra vite compte qu’il est bien difficile d’en réunir un panel représentatif. Il faudrait d’abord s’entendre sur l’âge. Quarante ans pour Montaigne qui se considérait alors comme engagé dans les avenues de la vieillesse. Soixante ans pour l’OMS. Soixante-cinq ans pour les comités scientifiques de confinement. Pour les mi-vieux dont je fais partie - merci au fromage de Gouda de nous proposer cette catégorie - le vieux sera toujours celui qui est plus vieux que moi !

Nous finirons peut-être par nous entendre sur la classification en années de vie, mais nous ne pourrons éviter de constater que l’hétérogénéité physique et mentale d’une population augmente fortement avec l’âge en fonction du capital génétique, des antécédents médicaux, du mode de vie et de l’environnement social. On a lu et entendu, en Belgique comme en France, le tollé des seniors qu’on aurait voulu confiner plus longtemps que les autres parties de la population en se basant uniquement sur leur date de naissance. Or il est des septuagénaires qui courent les 20 kilomètres de Bruxelles quand d’autres sont cardiaques et perclus de rhumatismes. À cet âge-là, certains sont à l’apogée de leurs travaux de recherche, écrivent des chefs-d’œuvre ou atteignent des sommets inégalés dans la connerie médiatique tout en préparant leur réélection à la tête de la première puissance mondiale.

Demander pardon

Exit donc une vision simpliste et réductrice des personnes âgées. Mais celles dont on a le plus parlé en ces temps du Covid, ce sont les personnes dépendantes qui résident dans les homes et les maisons de retraite. Ici nous devons utiliser l’imparfait : avant cette crise, ces personnes n’existaient pas ! Sans jamais en faire un débat de société, sans aucune réflexion éthique préalable et en évitant avec soin de les impliquer dans d’autres options potentielles, nous avons collectivement choisi depuis ces dernières décennies de rassembler les vieux ayant perdu partiellement ou totalement leur autonomie pour les parquer dans des lieux spécifiques, de plus en plus vastes afin d’être de moins en moins dispendieux, en dehors de la vie de la cité et de la vue de celles et ceux qui ne sont pas encore concernés par cette chronique d’un naufrage annoncé qu’est si souvent le grand âge. Ils y sont si bien, n’est-ce pas ? C’est pour leur bonheur et leur sécurité. Surtout leur sécurité ! Là, ils ne risquent rien. Je ne doute pas que leurs familles les entourent au mieux et les assurent de tout l’amour du monde, mais coincés dans leurs obligations et une structure sociale qui les empêche de les accueillir chez eux, elles les confient à un personnel aussi héroïque et compétent que sous-équipé et mal rémunéré. Ils y sont si bien que je ne connais aucun mi-vieux dans mon genre qui ose envisager de devoir y résider un jour. Elles n’existaient pas ces personnes âgées, au point qu’un épidémiologiste réputé a reconnu récemment que la protection spécifique du personnel et des résidents des maisons de repos était une véritable tache aveugle : on les avait simplement oubliés ! Nous avons une dette à régler et un grand chantier nous attend pour redonner droit de cité à nos aînés. Pourrait-on conclure en disant qu’à quelque chose malheur est bon puisqu’on peut espérer que cette crise fera surgir des prises de conscience et des changements positifs ? Je m’y refuse. À rien, je crois, le malheur n’est bon et nous n’aurons jamais fini de demander pardon à celles et ceux que nous avons laissé mourir dans la solitude.