Une opinion d'Eva Smets, directrice-générale d’Oxfam Belgique.

"Ce virus va nous affamer avant de nous rendre malades". Tel était le cri d’alarme envoyé par Micah Olywangu à l’un de mes collègues en poste à Nairobi, au siège d’Oxfam International. Il résume bien la crainte d’une population plus proche du seuil de pauvreté que dans d’autres régions du monde et où les systèmes nationaux de sécurité sociale sont quasiment inexistants.

Micah est chauffeur de taxi. La chute drastique du nombre de courses depuis la fermeture de l’aéroport international Jomo-Kenyatta de Nairobi, des restaurants, des bars, et des magasins du pays a eu des conséquences dramatiques pour Micah et ses collègues. Il ne peut prétendre à des allocations de chômage temporaire et est tout simplement prié de se débrouiller par ses propres moyens. Le couvre-feu nocturne - appliqué depuis vendredi dernier- a soulevé un tollé général au Kenya. Pas parce qu’il ambitionne d’endiguer l’épidémie de coronavirus bien entendu mais parce que Micah, comme tant d’autres personnes à travers le monde, ne dispose d’aucune épargne pour faire face à la crise et qu’à peine 15% de la population active kényane bénéficie d'une couverture sociale. Voilà plus d’une semaine qu’il peine à emprunter de l’argent pour acheter des biens de première nécessité et nourrir sa famille.

L’histoire de Micah ne laisse rien présager de bon. Selon l’Organisation Internationale du Travail, 25 millions d’emplois pourraient être perdus dans le monde. Il est désormais clair que l’année 2020 sera une année noire sur le plan de la croissance mondiale. Pour le Fonds Monétaire International (FMI), la crise du Coronavirus sera pire que celle de 2008. Le rapport publié par Oxfam et le King’s College de Londres la semaine dernière démontre que la pandémie de coronavirus pourrait précipiter un demi-milliard de personnes supplémentaires dans la pauvreté, et ainsi réduire à néant les gains durement acquis en matière de développement et dans la lutte contre la pauvreté.

Non, nous ne sommes pas égaux face au coronavirus

L’Organisation Mondiale de la Santé ne cesse de le répéter : le coronavirus touche tout le monde. Personne n’est à l’abri, pas même Boris Johnson, le premier chef d’État en Europe à annoncer sa contamination le 27 mars dernier.

Cependant nous ne sommes pas toutes et tous égaux face à la pandémie du nouveau coronavirus et à ses répercussions socio-économiques. Les travailleurs et travailleuses les plus pauvres seront les premiers touchés économiquement car ils sont moins susceptibles d’occuper un emploi formel, de bénéficier de protection sociale et de percevoir une indemnité chômage ou maladie.

Pour une grande partie des 4,1 millions de travailleurs de l'industrie textile du Bangladesh, les revenus tirés de la confection de vêtements vendus ensuite par les marques occidentales de prêt-à-porter sont essentiels à leur survie. Depuis le début de la pandémie, plus d’un million d’entre eux, surtout des femmes, ont déjà été licenciés après la suspension en masse de commandes par des enseignes contraintes de fermer leurs portes partout dans le monde. Que vont-elles devenir alors que 98% des acheteurs refusent de leur verser une indemnisation financière pour les préjudices économiques qu’elles subissent ?

Des travailleuses en première ligne

C’est l’autre conséquence de la pandémie : un peu partout dans le monde, les personnes qui sont en première ligne dans la lutte contre le coronavirus sont des femmes. Elles sont majoritaires dans les secteurs indispensables en cette période de crise sanitaire : les hôpitaux, les secteurs de l’aide à la personne, des soins, du nettoyage, de la grande distribution. Cette main d’œuvre féminine est surreprésentée dans les bas salaires, les contrats précaires, est confrontée à des conditions de travail difficiles et cumule les tâches ménagères et le soin des enfants une fois rentrées à la maison. Impossible pour elles de se confiner comme nombre d’entre nous qui pouvons télétravailler. Que dire dès lors de celles et ceux qui vivent avec moins de deux dollars par jour dans des régions du monde où le poids de l'économie informelle est considérable et où le confinement est quasiment impossible ?

Les inégalités criantes entre les pays riches et les économies les moins avancées détermineront l’impact qu’aura la pandémie sur leurs populations respectives. Combattre une telle pandémie demande des moyens que les pays pauvres n’ont pas. Tandis que les nations les plus riches mobilisent des milliards d’euros pour faire face à l’impact économique de la crise, les pays en développement sont asphyxiés par une dette qui atteint un niveau historique de 191% de leur produit intérieur brut. Comment faire dans les pays où les structures sanitaires sont inexistantes ? Au Mali, il n’y a que trois respirateurs pour un million de personnes tandis qu’en Zambie, il n’y a qu’un médecin pour 10.000 personnes.

Combattre les pandémies demande des moyens, il faut les mobiliser

Le rapport publié par Oxfam la semaine dernière appelle à soutenir les pays en développement et ainsi éviter un recul de leurs économies de 10, 20 voire 30 ans pour certaines régions, comme l’Afrique sub-saharienne. Ce prix de la dignité c’est celui à payer d’urgence par la communauté internationale pour éviter un scénario catastrophe. Selon les estimations de l’ONU, 2 500 milliards de dollars devraient être affectés notamment aux services de santé et à des programmes d’aide sociale pour permettre aux pays en développement de faire face à la situation dans les mois à venir. Ne pas les aider serait faire preuve d’un repli sur soi aussi aberrant qu’imprudent car tant que le virus n’est pas vaincu partout, il constituera une menace pour tout le monde.

Il faut parer au plus urgent. Nous recommandons l’annulation immédiate des paiements de la dette redevable en 2020 à hauteur de 400 milliards de dollars pour les pays à faibles revenus, de l’argent qu’ils pourront investir dans des politiques d’urgence face à la pandémie. Les ministres des finances du G-20 peuvent se mettre d’accord pour appuyer de telles mesures. Il est complètement absurde de continuer d’exiger un remboursement de la dette à des pays pauvres et endettés alors qu’ils vont devoir faire face à une crise sans précédent qui pourrait les pousser au défaut de paiement.

Ensuite, le G20 doit répondre à l’appel des Nations Unies d’émettre 1000 milliards de dollars de droits de tirage spéciaux (DTS), un instrument de réserve international créé par le FMI, en direction des pays en développement. Cela permettrait de stimuler leurs dépenses de santé et de soutenir leurs économies sans que cela ne coûte quoi que ce soit aux pays riches, qui en bénéficieront également. Le G20 devrait également plaider pour une augmentation de l'aide au développement et pour l’institution d’impôts de solidarité d’urgence qui pourraient mobiliser des recettes en taxant par exemple les plus grandes fortunes ou les produits financiers spéculatifs.

Tirer les leçons de la crise de 2008 : l’heure n’est pas à l’austérité

Cependant, cette réponse rapide et massive n'aidera pas les populations vulnérables si ces fonds sont dépensés à mauvais escient ou s'ils sont capturés par des entreprises et des élites qui n'ont aucun compte à rendre. Les ressources doivent aller là où elles permettront de sauver des vies et de sortir les gens de la pauvreté. C'est la principale leçon que nous avons tirée de la crise financière de 2008.

La grande priorité est de renforcer les capacités de santé existantes. Selon les estimations d’Oxfam, il faudrait 159,5 milliards de dollars pour doubler les dépenses de santé des 85 pays les plus pauvres du monde, où vit près de la moitié de la population mondiale. Ces interventions cruciales en réponse au coronavirus sauveront des vies, ralentiront sa propagation, et réduiront la pression exercée sur des systèmes de santé pauvres en ressources.

Reconstruire un monde plus égalitaire

Enfin, alors que nous imaginons un nouveau paradigme pour nos sociétés, il est important de se demander quel sera le monde d’après, celui qui émergera quand sera terminée la crise liée à la pandémie de COVID-19. Veut-on d’un monde où la santé est un privilège plutôt qu’un droit ? Peut-on continuer d’ignorer la nécessité d’un salaire minimum vital ? Peut-on se passer d’une protection sociale pour toutes et tous alors que cette pandémie rappelle au monde que seule une personne sur cinq bénéficie d’une protection de sécurité sociale tandis que 2000 milliardaires possèdent plus de richesses que les 4,6 milliards de personnes les plus pauvres de la planète ?

La pandémie de coronavirus a provoqué un état d’urgence sans précédent, et met en danger la santé et le bien-être économique des habitants de la planète. Le monde qui verra le jour après cette crise doit avoir pour fondations une économie humaine, durable et plus équitable.