Une carte blanche de Vincent Delcorps, rédacteur en chef de la revue En question (1).

Rarement avait-il aussi tôt été question de Noël que cette année. Souvenez-vous : en novembre, le suspense était à son comble - et l’espoir était encore de mise. Nous nous demandions alors si nous pourrions farcir la dinde, faire sauter les bouchons, exploser nos bulles et échanger les paquets. L’accent était mis sur les relations. Et même si la dimension verticale de nos vies s’en était ainsi trouvée étonnamment oubliée, associer Noël à la joie des retrouvailles familiales semblait chose normale. L’accent était aussi mis sur les cadeaux. Et même si la dimension immatérielle de nos vies s’en était ainsi trouvée étonnamment oubliée, associer Noël à la joie des déballages semblait chose normale. C’est en tout cas sous cet angle que politiques, journalistes et experts faisaient leurs prévisions. Et dans cet esprit que nous attendions leurs déclarations.

Étions-nous toutefois bien conscients que la réalité à laquelle on se référait alors n’était pas celle de tous, mais celle des privilégiés ? Ces familles qui se réunissent, fêtent et consomment à Noël, bien sûr qu’elles existent. Mais il y a aussi ces familles dispersées, divisées, éclatées. Il y a ces individus seuls, perdus, isolés. Comment fêtent-ils Noël d’habitude - fêtent-ils seulement Noël ? Croyons-nous que c’est avec impatience qu’ils attendaient de savoir si les bulles seraient élargies ? Quelle place leur a-t-on donnée dans les débats ? Ces personnes se sont-elles senties prises en considération par la parole publique ?

Pensons aux sans-abri, par exemple. Une minorité ? Oui, bien sûr. Mais qui représente tout de même plusieurs milliers de personnes rien qu’à Bruxelles (4 187 en 2018, selon l’ASBL la Strada). Et une minorité en pleine expansion (elles n’étaient que 1 729 en 2008, toujours selon la Strada). Bien plus, ne revient-il pas aux pouvoirs publics, garants de la recherche du bien commun, d’accorder une attention particulière aux minorisés ? De faire exister celles et ceux qui se sentent oubliés ?

En mars, le gouvernement avait invité les Belges à se mettre à l’abri. Déjà alors, ceux qui n’en avaient pas s’étaient sentis largement ignorés. Le confinement avait accru leur détresse et leur isolement. Comment faire la quête lorsque plus personne ne passe dans les rues ? Où se sustenter quand les restos sociaux sont fermés ? Comment se soulager lorsque les bars sont fermés ?

Apprendre à nous décentrer

La fin de l’année s’annonce à présent. Coïncidant souvent avec l’arrivée des grands froids, la période est traditionnellement éprouvante pour ces personnes. Les illuminations nocturnes les plongent dans l’ombre. Les images publicitaires leur rappellent ce qu’elles ne pourront pas s’offrir. Les réjouissances familiales les confrontent à leur propre solitude. Baume sur le cœur : c’est aussi durant cette période qu’associations et bénévoles se mobilisent généralement le plus - pour organiser une opération thermos, distribuer des repas, échanger quelques mots… Mais cette année ce sera compliqué. En raison des contraintes sanitaires, les rassemblements ne seront pas possibles. L’organisation de repas chauds sera difficile. Et si des vivres seront distribués, ce sera de manière rapide et sans contact. Quant aux passants susceptibles d’offrir un regard et une piécette, ils seront rares et masqués.

D’ici quelques jours, nous vivrons tous Noël dans un certain isolement. L’occasion de nous rendre solidaires de ceux dont la solitude est l’unique compagne de route ? Possible. Mais pas sûr. Car le confinement est d’abord un repli sur soi. Et il n’est pas aisé de tendre la main lorsque nous devons garder porte close. C’est pourtant ce à quoi nous sommes invités. Sans pouvoir nous déplacer, nous devons apprendre à nous décentrer. À transformer le poids de l’absence en l’aube d’une empathie nouvelle. À inventer de nouvelles manières d’être solidaires. Pour tenir le coup, bien sûr. Mais surtout pour aider les autres à tenir le coup. Car, si nous sommes en train de lire ces lignes, c’est sans doute que nous appartenons au camp des privilégiés.

(1) La revue "En question" est éditée par le Centre Avec. Dernier numéro : "Habiter la rue : une voie sans issue ?" 5 € au lieu de 7 pour les lecteurs de "La Libre Belgique" (hors frais de port) Infos : www.centreavec.be - info@centreavec.be