Une opinion de Pedro Correa, photographe, docteur en sciences appliquées et auteur.

J’ai toujours été fasciné par les biais cognitifs: cette façon que nous avons d’ignorer, consciemment ou non certains faits, même lorsque ceux-ci relèvent pourtant de la plus haute importance. Notre politique de l’autruche face au réchauffement climatique en est évidemment un très bon exemple.
Fin 2019 j’en avais dévoilé un autre, sous forme de statistique, lors d’un discours que je donnais à la remise de diplômes des ingénieurs. C’est une statistique dont on parle très peu, et qui s’aggrave chaque année un peu plus depuis six ans: la Belgique dépense plus d’argent en maladies de longue durée qui empêchent de travailler (dépressions et burn-outs) qu’en chômage. Plus que la statistique en soi, c’est surtout le biais cognitif du gouvernement et des médias qui me surprenait: pourquoi est-ce le chômage qui a toujours joui des premières pages politiques et économiques, alors que dans les faits la tristesse et le manque de sens commencent à nuire autant que le manque de travail lui-même?
Plus récemment, c’est une autre question du même ordre qui m’assaille: comment cela se fait-il que l’on ait laissé saturer tous les centres de santé mentale, malgré les mises en garde (d’abord), et les appels à l’aide (ensuite) des psys, psychiatres et (surtout) pédopsychiatres?
Et si la santé mentale (tout comme d’autres questions existentielles et fondamentales de l’ordre du bonheur ou la joie) ne faisait tout simplement pas partie du cahier des charges de nos gouvernements? Car en effet, le cahier des charges implicite de nos démocraties pourrait se résumer assez simplement comme “faire vivre le plus de concitoyens le plus longtemps possible, en en faisant travailler le plus grand nombre”.

Seuls les morts comptent dans les bilans

Cela expliquerait pourquoi il est plus important pour nos gouvernements de combattre le chômage que le burn-out de la même façon qu’il est plus important de combattre la mort (quel que soit l’état de santé des vivants) que de préserver la qualité de la vie. Selon ce prisme de lecture toujours, cela devient donc légitime d’enfermer nos seniors dans des chambres de home, esseulés et sans contacts, pourvu qu’ils puissent survivre quelques jours de plus.
Selon cette hypothèse toujours, le problème de santé mentale, tsunami d’abord estimé et aujourd'hui avéré, ne pourra être pris au sérieux ni en charge par nos gouvernements que le jour où les chiffres de santé mentale se transformeront en morts, car seuls les morts comptent dans les bilans.

Notre esprit grégaire et le sursaut primordial face à la survie des plus faibles du groupe nous a fait accepter, à raison, de donner les clefs de nos vies à des experts du virus, des épidémiologistes. Mais il est utile à présent de rappeler que le job premier de ces scientifiques est bien d'éradiquer le virus. Pour eux non plus, la qualité de vie des vivants n’est pas dans leur cahier des charges. Ceci n’est évidemment pas une critique des personnes en tant que telles, juste un rappel de leur fonction.
S’est alors scellée une symbiose qui dans la durée s’avère dangereuse: celle d’experts dont le but est d'éradiquer un virus, et d’une classe politique dont l’empathie ne fait pas partie de ses obligations. Les deux ingrédients étaient donc bien là afin de créer un emballement sanitaire sans autre échéance ni autre horizon que l’anéantissement total de la pandémie. Le risque zéro.

Jamais assez bas

Car c’est bien cela le problème: la durée, la pérennisation, l’assoupissement face à l’hypnose des chiffres et des variants interminables: le but premier était de ménager nos soins de santé, pas de faire en sorte que nous devenions tous immortels. On pourra encore et encore se féliciter de cette mobilisation citoyenne qui a prêté main forte à nos hôpitaux aussi efficacement, et qui a sauvé grâce à cela autant de vies. Mais maintenant que l’on a réussi l’exploit de repousser l’âge moyen des morts du Covid à 83 ans (alors que l’espérance de vie en Belgique est de 82 ans, pour rappel), il devient urgent de regarder au-delà des morts pour voir le prix que les véritables héros de cette crise sont en train de payer. Il est temps de revoir le rapport risques-bénéfices du confinement des jeunes, que nous avons enfermés alors qu’ils ne risquaient rien, qui ont docilement tout donné pour nous sauver collectivement. Tout donné y compris leur joie de vivre. Les cris d’alerte des pédopsychiatres font état aujourd’hui de la flambée de dépressions et tentatives de suicides auprès des plus jeunes. Ce n’est à présent plus un risque mais un constat: tous nos centres pédopsychiatriques sont débordés et sont obligés de faire un tri des patients à l’entrée. Et cela glisse tout aussi quotidiennement sur la froide indifférence de nos gouvernements, les yeux rivés sur les conteurs de mortalité quotidiens, toujours en déclin, mais jamais assez bas.

La solidarité a été martelée comme argument phare jusque par les plus libéraux de nos politiques, afin de nous inciter à sacrifier un peu de notre bien-être pour sauver les vies des plus faibles, et nous l’avons fait. Mais aujourd’hui les plus faibles ont changé de camp. Il s'agit de tous ceux qu’ils ont décrété unilatéralement ne pas faire partie des secteurs essentiels selon une vision très particulière et partisane du monde. Mais c’est aussi, plus étonnamment encore, tout un pan non productif de la société: nos jeunes.

Avons-nous oublié que c’est cette même jeunesse que nous obligeons à reconstruire les ruines que nous leur laissons dans nos sillons? Comment ferons-nous pour nous relever, si nous finissons par dégouter de la vie nos forces les plus vives?