Une opinion de Georges de Kerchove, membre de l’équipe nationale du Mouvement ATD Quart Monde en Belgique.

Chaque jour, nous sommes submergés par des tas d’informations, parfois difficiles à maîtriser et à trier. Des éléments ponctuels nous sont assénés au quotidien. On décompte le nombre journalier ou cumulé des victimes et des contaminés, et les chiffres donnent le vertige. On se risque à comparer la gestion de la crise avec des pays voisins. Des experts montent au créneau pour vanter tel remède ou contester telle mesure. Des bureaux d’étude évaluent les ravages dans le tissu économique et le prix à payer pour les réparer. Des spéculateurs parient sur le rebond de la bourse. Des fake news se mêlent aux informations fiables. Les politiques anticipent les perspectives de déconfinement, que d’autres déjà critiquent. Certains s’inquiètent du respect de la vie privée qui pourrait être mis à mal pour tracer les porteurs du virus. Des associations citoyennes tirent la sonnette d’alarme : si les réseaux de solidarité ne se réinventent pas d’urgence, des fléaux tels que la faim toucheront les plus vulnérables, même dans notre pays.

Comment remettre de l’ordre ?

Face à une situation de crise aussi inédite qu’imprévue, où l'on n'a jamais autant parlé des plus pauvres, mais sans guère leur donner la parole, comment se faire une grille d’analyse pertinente permettant de comprendre dans quelle société nous vivons. Comment remettre de l’ordre dans toutes ces informations éparses ? Où trouver des experts en humanité susceptibles d’apporter un éclairage avec le recul du temps ? Lors d’une interview récente, un spécialiste disait sa confiance dans les "gros cerveaux" pour apporter des solutions à la crise. Certes, leur contribution est indispensable. Mais se priver de l’expérience et de la connaissance – à l’évidence moins reconnue - de ceux qui vivent dans une sorte de confinement précaire depuis longtemps, serait un gâchis intolérable pour tous, et une injure odieuse pour eux.

La parole de Dirk et celle de ses compagnons de résistance

Les Resto du cœur voient affluer une nouvelle population de bénéficiaires qui jusqu’ici parvenaient tant bien que mal à se débrouiller sans recourir à la charité. Et les médias s’en émeuvent. Très bien. Mais que nous donnent à penser ceux qui depuis longtemps sont contraints de fréquenter les soupes populaires ?

L’autre jour, Dirk qui vit depuis des années dans la précarité disait : "le lockdown ? Faut pas rigoler, je suis déjà toute ma vie en lockdown… Pour nous qui vivons dans la pauvreté, c’est monnaie courante. Peut-être que maintenant les autres personnes réaliseront ce que nous vivons chaque jour".

C’est vers des gens comme Dirk que je me tourne, pour apprendre d’eux, pour que leur longue expérience de survie dans la pauvreté et de résistance au confinement, puissent servir à tous. Mieux que d’autres, ils sont susceptibles de nous guider et de nous donner des clefs de compréhension.

La parole de Dirk et celle de ses compagnons de résistance sont rarement entendues, et encore moins prises au sérieux dans le débat public, pourtant elles existent et sont parfaitement audibles. Mais sans doute parce qu’elles dérangent, elles ne trouvent que peu d’échos.

La misère n’est pas une fatalité

En 1994, une démarche tout à fait nouvelle voyait le jour en Belgique : les plus pauvres prenaient eux-mêmes la parole à partir de leur vécu ou de leur pensée pour écrire un cahier de revendication consigné dans le Rapport général sur la pauvreté. Dans la foulée, était créé le Service de lutte contre la pauvreté. Ce service, entre autres, actualise cette démarche à laquelle Dirk et plusieurs de ses compagnons participent dans une dynamique de croisement des savoirs.

Les analyses et les recommandations recueillies par le Service et par différentes associations où les pauvres prennent la parole, sont plus que jamais d’actualité pour construire la société solidaire de demain.

À défaut de les avoir prises au sérieux à l’époque, les ignorer aujourd’hui ruinerait nos démocraties et décimerait nos sociétés fondées sur le respect des droits humains, plus sévèrement encore que le covid 19.

Le choix de les entendre nous appartient. La misère n’est pas une fatalité, elle est l’affaire des hommes, et ils peuvent en venir à bout.