Opinions

Prêtres en Belgique

Les évêques de Belgique viennent d'adresser à tous les prêtres de nos diocèses une lettre de 32 pages intitulée : "Dieu a voulu nous apporter un encouragement puissant. Lettre d'encouragement aux prêtres" (Licap, 2007). L'intention est louable. Il faut cependant l'avouer : le contenu de la lettre suscite chez un certain nombre des destinataires plus de perplexité ou d'irritation que de réconfort. Et pas seulement dans le diocèse de Tournai, après une réorganisation du Conseil épiscopal qui a provoqué la stupeur et la colère.

Le découragement , selon les évêques

La lettre comprend deux parties. La première, intitulée "Et l'espérance ne trompe pas", s'ouvre par un catalogue de difficultés auxquelles les prêtres sont aujourd'hui confrontés et qui conduiraient à les décourager : sécularisation, chute des vocations, travail de plus en plus difficile, avenir plus difficile encore, etc. L'Eglise catholique vivrait comme un nouvel exil à Babylone, ce qui l'inviterait à s'en remettre à Dieu seul sans trop compter sur ses propres forces. La lettre analyse ensuite les causes profondes du découragement : manque d'espérance, de foi, de charité, de prière; en définitive, "c'est la médiocrité qui rend triste" (p. 11). La crise du célibat trahit une baisse du sens de la Résurrection; si l'Eglise n'exigeait plus d'eux le célibat, elle renoncerait à "demander à ses prêtres d'imiter le Christ de très près" (p. 13). La souffrance fait partie intégrante de l'apostolat, elle est mystère entre l'apôtre et son Seigneur, et elle doit rendre joyeux. Finalement, le prêtre doit reprendre confiance dans son "identité sacerdotale" (p. 16) : "quand il parle en tant que prêtre, il le fait avec l'autorité du Christ" (p. 17).

La seconde partie de la lettre a pour titre : "Pouvoir interpréter les signes du temps". On y lit des réflexions sur la paroisse (qui change), sur le prêtre appelé à être de plus en plus itinérant entre les communautés, sur la collaboration entre prêtres, sur la pastorale des sacrements et sur l'évangélisation. Au milieu de tous ces changements qui inquiètent plus d'un, le prêtre a un motif majeur d'espérer : sa vocation. Et avec elle : l'amour de l'Eglise, la joie de l'intériorité, la joie de la liberté évangélique, l'obéissance. La lettre se termine par un appel : "Continuez d'espérer" (p. 31).

Courage et joie pastorale des prêtres

La moyenne d'âge des prêtres belges encore en activité est très élevée. Certains sont malades ou fatigués. D'aucuns s'inquiètent pour l'avenir de leurs communautés. Tous savent que demain sera plus difficile pour eux qu'aujourd'hui, car il n'y aura guère de relève. Mais les prêtres sont-ils découragés pour autant, comme les évêques le laissent entendre ? Pas plus, sans doute, que le reste de la population... et les évêques eux-mêmes ! La plupart, au contraire, font preuve d'un courage admirable. Ils gardent foi et espérance. Ils restent sur la brèche pour le service de leurs communautés, alors que la plupart des gens de leur âge ont pris leur retraite depuis longtemps. L'évolution de la société et son pluralisme ne les dépriment pas : ils les stimulent. Plutôt que des reproches voilés, un tout petit mot de reconnaissance de la part des évêques aurait été bienvenu.

Dans une grande diversité de styles et de lieux (car il n'y a pas que la paroisse !), les prêtres aiment leur Eglise, et c'est bien cet amour qui motive leur engagement. Certes, nombre d'entre eux déplorent l'inertie d'un système institutionnel plus attaché, leur semble-t-il, à sa propre survie qu'à l'avenir de nos contemporains et de l'Evangile dans toute sa force vive. Mais l'Eglise, ce sont d'abord des personnes en chair et en os et les relations qu'elles tissent entre elles, habitées par l'Esprit, dynamisées par la mémoire de Jésus de Nazareth et la présence effective du Ressuscité : "là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux". Heureux, les prêtres qui partagent les joies et les peines quotidiennes d'une communauté chrétienne, qui y éveillent le goût pour l'Evangile et le sens du témoignage, qui travaillent à élargir les horizons et les solidarités. Ce qui faisait la joie de Jésus, c'était de voir des femmes et des hommes qui, enfin, naissaient à eux-mêmes et se découvraient capables du meilleur, délivrés de leurs fardeaux ou de leur culpabilité : là où l'humain se redresse, le Règne de Dieu commence à prendre corps. C'est aussi ce qui fait la joie du prêtre. Heureux, ceux qui travaillent en ce sens en collaboration confiante avec des équipes d'hommes et de femmes, jeunes ou moins jeunes : c'est ensemble qu'ils sont signes de Jésus-Christ pour le monde.

Une mission spécifique

Pour parler du prêtre, les évêques utilisent à plusieurs reprises le mot "sacerdoce". Ce terme, que le Nouveau Testament réserve à la communauté chrétienne comme telle (et à Jésus, dans la lettre aux Hébreux), renvoie à la notion de "sacré" : ce qui est "de Dieu" et non "des hommes". Il est logique, dans cette ligne, de souligner tout ce qui distingue le prêtre du commun des mortels : les actes qui lui sont réservés, son célibat, son retrait de la politique ou du travail "ordinaire". Pourtant la logique profonde du christianisme va en sens inverse : Jésus est présence de Dieu au milieu de la famille humaine, dans laquelle il est immergé sans protection particulière. Il est l'Emmanuel, "Dieu-avec-nous". Pleinement humain avec les humains. Ce sont des hommes du Temple, les champions du sacré, qui ont condamné Jésus à mort, et quand il meurt le rideau du Temple se déchire : Dieu est accessible à tous sans intermédiaire. Désormais, il n'y a plus de place pour des spécialistes du sacré.

S'ils ne sont pas des intermédiaires entre Dieu et les hommes, s'ils ne sont pas les spécialistes du sacré, pourquoi y a-t-il des prêtres chrétiens ? Pour répondre à la question, il faut remonter à l'origine, c'est-à-dire au témoignage fondateur du Nouveau Testament. L'apôtre Paul réfléchit non en termes de "consécration personnelle", mais en termes de "services de la communauté" ou "ministères". Toute chrétienne, tout chrétien est habité par l'Esprit (pas plus les uns que les autres !), et chacun est porteur d'un don pour le service de tous. L'ordination du prêtre par un évêque (lui-même ordonné par un évêque...) dit quel type de service lui est confié : il aura une tâche de rassemblement au nom de Jésus-Christ, et pas en son propre nom. Il ne sait pas tout mieux que les autres, il n'a pas toutes les qualités, mais il appelle sans cesse à se ressourcer par la lecture des Evangiles, et donc à rester relié au Christ tel qu'il est dit par ses premiers témoins. Et en même temps, le prêtre est au service de l'universalité : sans cesse, il rappelle à sa communauté l'urgence de rester en communion avec les autres communautés et au service du monde. L'important, ce n'est pas le prêtre comme tel mais la communauté ecclésiale. Et celle-ci n'existe pas pour elle-même : elle a pour mission d'être "sacrement du Royaume", signe efficace de l'espérance de Dieu sur le monde.

Signes des temps

La seconde partie de la lettre est intitulée : "Pouvoir interpréter les signes du temps". Le lecteur attendait sans doute ici l'annonce d'une nouveauté significative, un élan, une perspective encourageante. Mais non, les évêques n'ont rien de neuf à proposer, sinon la réorganisation des paroisses et la formation de communautés de prêtres. Pour le reste, ils en appellent à transcender les difficultés qu'ils rencontrent en les spiritualisant. Sans doute faut-il vivre les épreuves dans la foi et l'espérance, mais n'y aurait-il rien d'autre à dire ?

Quels sont les signes des temps, dans nos pays d'Europe occidentale ? L'écroulement du régime de chrétienté, le pluralisme des manières de croire et de vivre, les mille visages de l'humanisme, la quête spirituelle "sauvage" de tant de gens, la montée généralisée de l'angoisse et du stress dans la population, l'écart grandissant entre riches et pauvres, l'épuisement - sans doute sans retour - du système actuel des séminaires, les inquiétudes pour l'avenir de la planète, les progrès trop lents de l'oecuménisme... Autant d'appels à prendre des initiatives courageuses, à inventer du neuf, en fidélité à ce qui fait le coeur de l'Evangile. Le souffle de l'Esprit serait-il épuisé ? Tout ne doit pas venir de Rome ou des évêques, mais une parole d'ouverture et de confiance serait la bienvenue.

Le passé ne reviendra plus, et il faut se tourner vers l'avenir. Pas seulement l'avenir du prêtre, mais d'abord celui du monde, dans la perspective du Royaume des Cieux. Que devient la famille humaine ? Comment les communautés chrétiennes de demain pourront-elles, en vérité, être signes du Royaume pour l'humanité ? Que deviendront les prêtres, dans ce cadre ? Il est certain que leur condition de vie, leur recrutement et les règles qui régissent leur activité vont devoir changer d'une manière considérable. Tôt ou tard, mais nécessairement. Ne soyons pas nostalgiques, osons croire que l'Esprit de liberté est à l'oeuvre aujourd'hui comme hier !

Sous-titre est de la rédaction