Les premiers prix littéraires ont été remis ce lundi. Le public reste-t-il toujours aussi influencé par ces prix ?

La prescription réside désormais chez les libraires et dans les prix littéraires traditionnels même si de nouveaux prix ont étendu cette influence. Je pense au prix du Livre Inter ou à celui des lectrices de "Elle". Mais les grands prix traditionnels demeurent des forces de vente considérables.

Comment l’analysez-vous ?

C’est une tradition en France. Cela fait plus d’un siècle que cela existe. La France est une nation littéraire. C’est le pays du prix unique du livre. C’est le pays où pendant vingt ans une émission littéraire a capté des millions de téléspectateurs. C’est aussi le pays qui a une très forte tradition d’intellectuels. Et c’est le seul pays au monde, à ma connaissance où, une fois par an, le journal télévisé de 13 heures ouvre sur le romancier primé par le Goncourt, quel que soit l’état du monde.

Les gens qui achètent le Goncourt, ou le Renaudot, sont-ils de vrais lecteurs de romans ?

Il y a de vrais lecteurs bien sûr, mais il y a surtout, c’est vrai, des acheteurs très occasionnels qui n’achètent sur l’année que le Goncourt. Il y a aussi ceux qui l’achètent non pour le lire mais pour l’offrir ; c’est un cadeau idéal à la veille des fêtes de Noël. Mais ce n’est pas un signe de mauvaise qualité : les quatre romans qui étaient présélectionnés cette année pour le Goncourt sont très bons et ils ont déjà trouvé leur public sans le prix.

On peut l’acheter, mais ne pas lire…

Si quelqu’un peut établir le taux de lecture d’un livre acheté, qu’il me dise avec quel thermomètre il avance cela. Il y a des livres beaucoup plus difficiles que le Goncourt, qui sont des essais, qui ont été achetés par des centaines de milliers de personnes.

On évoque souvent le caractère incestueux de l’attribution des prix qui sont décernés à des écrivains par leurs pairs.

Les écrivains ne sont pas les plus mal placés pour juger de la qualité d’un livre. D’autant plus que la plupart de ces écrivains sont souvent des critiques. Donc, c’est leur métier. Je me réfère à cette phrase de Churchill sur la démocratie : j’ai envie de dire que le système français d’attribution des prix littéraires est le pire des systèmes à l’exclusion de tous les autres. Le Booker Prize, qui est souvent brandi comme un modèle, est présidé cette année par l’ancienne chef du contre-espionnage et le numéro deux du jury est un député travailliste. Ce qui les qualifie hautement pour juger de la qualité des livres !

Ce sont souvent les mêmes maisons d’édition qui reçoivent ces prix. Cela ne vous trouble pas ?

Non, il suffit de voir le nombre et la qualité des fictions publiées chaque année par ces maisons-là et on comprend pourquoi elles sont davantage représentées, plutôt que Plon ou Fayard par exemple.

Les médias, de leur côté, ont-ils perdu leur pouvoir d’influence ?

Oui, cela s’est dilué. Parce que les suppléments littéraires sont moins puissants qu’avant dans les journaux et que la place du livre dans les grands hebdos est moins importante que celle accordée au cinéma ou à la musique.