Opinions

Une opinion de Ikram Ben Aïssa, auteure aux éditions l'Harmattan, experte "islam et monde musulman" pour le The Huffington Post, médiatrice culturelle et enseignante de religion islamique.


Depuis ce matin, cela fait la Une de plusieurs médias américains et francophones : les femmes saoudiennes pourront enfin voyager sans l’autorisation de leur tuteur ! Enfin, cette libération pourra se faire uniquement à partir de 21 ans. D’autres réformes se rajoutent à cela : la demande d’un passeport, l’enregistrement d’un mariage ou d’un divorce, être tutrice légale pour ses enfants etc. Mais ces réformes sont-elles profondément libératrices dans ce pays, ou est-ce finalement que des portes ouvertes sans avoir donner les clés aux femmes ?


Si en 2018, c’était la permission de rouler en voiture pour les femmes saoudiennes qui était le symbole d’une ouverture du royaume des El-Saoud, les critiques étaient déjà présentes : les libertés qui s’adressent aux femmes qui sont considérées depuis des années comme des éternels assistés, ne remettent pas en cause la base même d’un système de tutorat. Pourtant, c’est bien cela qui devrait être la réforme en Arabie Saoudite, seulement, si des protestations ont lieu et si la jeunesse saoudienne a montré à maintes reprises son envie d’évoluer vers la modernité, le patriarcat reste trop bien ancré.

Finalement de quoi parle-t-on ? Nous parlons de la liberté des femmes à obtenir cette citoyenneté égale à celle des hommes, or, le simple fait de leur permettre certaines libertés prouvent qu’elles ne sont toujours pas des citoyennes à part entière. La bonne formulation de ces réformes, serait de dire que les Saoudiennes restent reliés au système de tutorat sauf dans certains cas.

De plus, si plusieurs saluent tout de même ces ouvertures qui permettront aux femmes saoudiennes certaines libertés, il faut aussi comprendre que cela ne se fait pas à cause d’une révolution philosophique, reliée à une nouvelle interprétation de la religion musulmane. Non, ces réformes sont un moyen pour le prince Mohamed Ben Salman d’intégrer dans sa société, la moitié de ces citoyennes qui devront intégrer le futur d’un pays qui doit voir sa survie en dehors du pétrole ou du pèlerinage à la Mecque (1). C’est en ce sens que les réformes sont une réussite amères. En effet, il y a des années de cela, le dernier Shah d’Iran "libérait" les femmes iraniennes de leur tchador également, cependant, ses motivations étaient reliées au fait qu’un tchador ne permettait pas aux femmes d’utiliser leurs mains dans les industries où elles travaillaient et cela a également eu comme conséquence que beaucoup de jeunes filles et de femmes n’allaient plus à l’école ou encore au travail. Les motivations ne sont donc pas une révolution religieuse, c’est justement là que les choses devraient commencer. Rappelons que l’interprétation religieuse de l’Arabie Saoudite en ce qui concerne les femmes n’est pas l’unique interprétation de la religion musulmane. En réalité, en fonction du pays où l’on y trouve une majorité de citoyens de confession musulmane et une autorité reliée à la religion, il y a des manières d’interpréter la religion. C’est là que devrait se trouver le plus gros du travail, en attendant, espérons que ces réformes tendent vers cela.

(1) : A ce propos, notons qu’une femme étrangère qui souhaite effectuer son pèlerinage à la Mecque doit encore être accompagné d’un tuteur…