Par Elise Zurstrassen, 20 ans


Quand les règles sont là, j’ai peur d’avoir envie.

Envie de prendre la main de l’homme croisé sur le chemin du supermarché

Envie de l’embrasser au cœur d’une bulle de son pur et fort

Envie de fracasser le trac de monter au créneau

Envie de conduire à toute vitesse sur l’autoroute des sentiments en dépit de mon statut de jeune conducteur

Envie de regarder un film en famille et de pouvoir les quitter pour aller danser, dehors

Envie d’assécher les rivières de passion qui coulent dans mes veines en dépassant l’heure du couvre-feu

Envie de cuisiner des cookies avec mes frères qui mangeront trop de chocolat

Envie d’envoyer des cartes postales depuis les quatre coins du monde, même et surtout à ceux qui n’envoient rien en retour

Envie de visas dans mon passeport plutôt que de certificat Covid

Envie de faire demi-tour dans l’allée de l’amitié parce que j’ai réalisé que je voulais le garder et l’intercepter devant sa porte pour lui tenir les mains

Envie de voir ma sœur en hiver comme été pour faire famille

Envie de voir les vagues qui nagent entre de vagues rochers que les marées embrassent

Envie de remplir mon sac à dos de brûlants souvenirs d’été

Envie de balayer du revers de la main ces règles qui m’enferment et me renferment sur moi-même

Envie d’être en auditoire pour que les profs me posent des questions

Envie d’être à l’école pour atteindre, si ce n’est mes rêves, l’horizon

Envie de profiter des amitiés fortes qui ne rompent jamais

Envie de faire un Jackson Pollock sur un carton dans mon kot pour peindre la fureur tout en sueur

Je n’aurai plus 20 ans.


Je n’aurai plus envie, plus l’énergie, plus le temps, plus l’excuse du budget étudiant

Je n’aurai plus l’insouciance, la joie orpheline de raison, le terminus du métro à 11 h 55

Je n’aurai plus le kot, plus envie d’enfiler mes bottes pour faire du vélo sous l’horizon grisonnant

Je n’aurai plus 20 ans.

Au lieu de ça, je marcherai prudemment à côté des étangs où nagent les enfants

Au lieu de masques anti-acné, je porterai des masques anti-rides

Au lieu de porter mon masque drapeau LGBT je porterai un masque de deuil pour ma jeunesse emmurée

Au lieu d’être furieuse, envieuse, joyeuse, au lieu d’avoir faim de vivre, de ressentir, de découvrir, de partir, de voyager de rencontrer de ressentir de m’éloigner de danser de soupirer d’embrasser de caresser de respirer de revenir de m’élancer de pleurer de rejoindre de commencer, je prendrai une pilule bleue tous les matins

Je n’aurai plus envie de nous voir dans cette ronde, cette danse de vie et d’envie

Je n’ai pas arrêté de vivre ma vie comme si le sol allait se dérober sous mes pieds, comme si la vie était trop longue pour la passer à s’ennuyer, même si on nous invite à croire que l’ennui est bon pour la créativité

J’ai pris par la main mes amis et mes amies pour luncher, bouquiner, se détendre et rigoler

J’ai goûté au plaisir des soirées, des bars dansants, des bars pas dansants où l’on s’improvise une piste

J’ai tenté ma chance dans des robes et des smokings échancrés empruntés à ma petite sœur

J’ai mouillé mes lèvres au philtre de la vie d’adulte, mais on m’a arraché le verre des mains

À mesure que je mets

de l’eau dans mon vin,

de l’eau dans mon vaccin,

de l’eau dans mon eau ;

Je ressens de moins en moins.

Le vaccin sera-t-il suffisant pour me réparer ?