Une carte blanche de Jean-Pol Poncelet; membre de l’Académie Royale de Belgique; ancien Ministre.

Le 18 mars dernier, sous le titre "Les rêves nucléaires de Bill Gates", La Libre Belgique publiait le point de vue de plusieurs "experts en énergie" qui affirment que "les projets nucléaires défendus par Bill Gates ne constituent en aucun cas une impulsion réaliste pour la production d’électricité renouvelable".

Passons sur la suspicion sommaire à l’égard de l’éthique personnelle de Gates, un des plus fabuleux entrepreneurs et philanthropes de notre siècle. De même que sur l’hétérogénéité des références professionnelles des divers signataires. Leur argumentation pour condamner les technologies nucléaires est bien connue tant elle a été répétée sans pour autant être davantage convaincante : elles ne sont pas la panacée pour la crise climatique ; même si elles l’étaient, ce ne serait pas avant trente ans ; elles sont les complices des militaires ; la Belgique ne joue plus un rôle de premier plan.

Les circonstances m’ont donné l’idée de transposer leur réquisitoire au début des années ’50. Aux États-Unis des industriels envisageaient alors d’utiliser des moteurs dits "à réaction" pour faire voler des avions civils destinés au transport de personnes. Voici à peu près ce qui aurait donc été publié à l’époque.

Que sont devenus les turboréacteurs?

"Les rêves ambitieux des promoteurs de l’aviation civile devraient être confrontés avec le réel. Le transport aérien de passagers avec les avions actuels et leurs moteurs à pistons, qui approchent de leur fin de vie, est bien moindre que celui que permet le chemin de fer. Ce dernier assure déjà la majorité des déplacements des voyageurs aux États-Unis. Il n’y a donc aucune raison de considérer que l’avion à réaction puisse être la panacée pour le transport des voyageurs.

Les industriels tentent de défendre le recours à des moteurs à réaction pour de nouveaux avions. Mais le processus technique des turboréacteurs est compliqué et plus sensible aux risques. Il s’agit de machines à forte densité de puissance dont la durée de vie est ridiculement faible et qui font appel à des métaux rares et fragiles. Elles exigeraient des précautions drastiques si elles devaient un jour être utilisées dans des avions transportant des passagers. Soit dit en passant, tous les développements des turboréacteurs ont été destinés aux militaires. Cette technologie, si elle était améliorée, pourrait surtout leur offrir la possibilité de disposer de bombardiers ou de chasseurs d’un nouveau type, est-ce bien acceptable ?

D’ailleurs les démonstrations que l’on a tentées dans le domaine civil ont été catastrophiques. Le prototype du Comet construit par De Havilland au Royaume-Uni n’a connu que des problèmes. Trois appareils ont été détruits en plein vol. Les défauts de conception sont nombreux. La structure ne résiste pas à la pressurisation de la cabine. Les hublots éclatent en vol. Les moteurs, placés dans les ailes, près du fuselage, exigent des fusées d’appoint pour améliorer les performances au décollage. Et l’entrée d’air perturbe l’alimentation des moteurs à de grandes incidences qui affectent aussi la portance de l’avion. L’accident d’un Comet à Rome a fait 35 morts. Mais tous les défauts sont minimisés par les autorités britanniques. Elles ont largement encouragé et financé le développement de l’avion et ne veulent pas perdre la face.

Conclusion : même si l’industrie était en mesure de relever tous ces défis, on pourrait s’attendre à d’éventuelles applications commerciales au mieux dans plusieurs dizaines d’années. Par conséquent il vaudrait mieux consacrer tous nos efforts au déploiement et à l’innovation de technologies éprouvées dans le transport ferroviaire et maritime. Les développements des avions à réaction, qui s’inscrivent également dans l’agenda militaro-industriels des États, doivent être examinés avec l’indépendance et le sens critique nécessaire."

J’ignore si à l’époque on a finalement "examiné avec l’indépendance et le sens critique nécessaire" le développement des moteurs d’avion. Mais aujourd’hui les turboréacteurs, devenus des turbofans, sont tellement efficaces et sûrs que l’on ne construit plus d’avions quadriréacteurs. Ils permettent à des bimoteurs de traverser tout l’Océan Pacifique sans ravitaillement. Plus de vingt mille avions "à réaction" sont en service dans le monde. Dans l’Union Européenne, avant la crise sanitaire, plus d’un milliard de passagers voyageaient par avion chaque année. On devrait leur proposer de revenir au train, au bateau, aux DC-3, Constellation et autres machines à pistons du siècle dernier. Je serais curieux de connaître leur avis…