Bien que notre histoire soit jalonnée de fléaux épidémiques, les gouvernements ne les envisageaient pas comme une menace sérieuse pour la sécurité nationale. Les services de renseignements vont devoir revoir leurs méthodes trop traditionnelles. Une opinion de Saber Jeddi, doctorant en criminologie à l'Université de Liège et à l'Université Laval.

Traditionnellement, le renseignement est conçu comme une collecte et une analyse des informations, dans un contexte de sécurité, pour évaluer l’intention et la capacité d’un adversaire, afin de maintenir la sécurité nationale. Une nouvelle forme de menace non traditionnelle, celle du coronavirus, est apparue fin 2019 dans la ville de Wuhan en Chine et s’est répandue sur la quasi-totalité de la planète. Cette propagation rapide de l’épidémie a mis en exergue l’échec collectif des agences nationales de renseignements à augurer le virus, et a remis en cause les fondements même des pratiques traditionnelles du renseignement.

La "militarisation" de la menace

La menace représente l’un des caractères constitutifs et invariables de l’analyse du renseignement. Dans sa publication "Intelligence, Terrorism and Civil Liberties" (1996), Ken Robertson accorde désormais une place prééminente à la menace dans l’ensemble des éléments constitutifs du renseignement tout comme les "menaces, états, secret, collecte, analyse et objectif". Depuis la guerre froide, les services de renseignements expliquaient et évaluaient la menace par la quête de l’intention et de la capacité (économique, militaire….) d’un ennemi identifié qu’il soit étatique (comme l’ancienne Union soviétique) ou non étatique (groupe terroriste ou criminel). Les deux postulats d’intention et de capacité pouvaient être conçus comme modèle privilégié et dominant de compréhension et d’évaluation des menaces traditionnelles.

Menace - perception = capacité estimée x intention estimée.

Cette structure "quasi mathématique" de la menace avait "envoûté" la logique du fonctionnement dans les services de renseignements depuis la guerre froide des pays occidentaux contre l’ancienne menace de l’Union soviétique, et continuait après son effondrement pour évaluer les menaces asymétriques des groupes terroristes (comme Al-Qaïda, Daech…) pesant sur l’État et la société. Cependant, la menace est conçue essentiellement comme ayant trait à la survie physique de l’État-nation et contre toute effraction armée potentielle contre lui.

Ce modèle conventionnel de la menace a contribué, subséquemment, à façonner le paradigme traditionnel des agences de renseignements. Il était à l’origine des caractéristiques constitutives de la culture traditionnelle des agences de renseignements, à savoir la surveillance et le secret. Elles s’intéressent essentiellement à effectuer des missions traditionnelles telles que la découverte de secrets que les adversaires potentiels souhaitent dissimuler et l’adoption de techniques de surveillance (l’espionnage, l’interception de télécommunications, l’analyse cryptographique…) pour soupeser les capacités des ennemis.

Manque de préparation

De toute évidence, le paradigme traditionnel du renseignement analyse l’attitude de l’État en termes d’action militaire. Cependant, il reste inapproprié pour faire face aux menaces non traditionnelles comme celle de la recrudescence du Covid-19. Ce virus, de caractère sournois, imprévisible, provoque un grand nombre de contaminations et bouleverse sévèrement l’économie mondiale, ce qui fait que ses caractéristiques sont très différentes de celles des menaces traditionnelles.

Bien que l’histoire de la santé humaine soit jalonnée de fléaux épidémiques qui ont frappé la communauté internationale (comme la grippe espagnole, le Sras, Ebola ou le virus Zika), les gouvernements ne l’avaient cependant pas envisagé comme une menace sérieuse pour la sécurité nationale. Cela se reflète dans les pratiques des services de renseignements, ce qui a fait ressortir le manque de préparation à l’égard d’une pandémie qui est presque aussi vieille que le renseignement.

En plus de l’inutilité du paradigme traditionnel du renseignement, il y a deux autres raisons qui expliquent ce "manque de préparation" des services de renseignements à anticiper le Covid-19. Premièrement, le renseignement médical, qui a pour mandat d’effectuer des évaluations des menaces à grande ampleur y compris les éclosions de maladies contagieuses à travers le monde, n’a pas été officiellement reconnu, développé et organisé de la même manière que les autres unités du renseignement, militaires, de sécurité, économiques ou criminelles. La réalité était qu’il n’avait jamais eu les ressources financières, l’expertise ou la position au sein des communautés du renseignement.

Il faut avertir et convaincre

Deuxièmement, dans le cas du Covid-19, l’échec d’anticipation du virus est peut être envisagé comme le résultat d’un "effet de causalité" des services de renseignements sur la réaction des décideurs politiques. Comprenez que la cause de l’échec n’est pas due à la collecte des informations liées à la pandémie du Covid-19 mais plutôt au fait que les services de renseignements n’ont pas élaboré des "critères d’évaluation systématiques" qui indiqueraient quand le Covid-19 (ou toute autre pandémie) atteindra le niveau de menace pour la sécurité nationale. En ce sens, M. Wark, professeur à l’Université d’Ottawa, affirme que les services de renseignements du Canada et d’autres pays comme les États-Unis, qui furent parmi les rares pays à développer des unités de renseignement médical (comme National Center for Medical Intelligence aux États-Unis), recueillaient des informations liées à la santé : "Il n’y a toutefois aucune preuve qui affirme que les membres importants de la communauté de la sécurité ont mis l’accent sur l’évaluation de la menace que représente une pandémie." Par conséquent, le manque "de critères d’évaluation et de capacités de diagnostic" ne convainc pas les décideurs d’agir tôt et de prendre des mesures drastiques dès le début de la pandémie. Un récent article de Foreign Policy sur la crise du coronavirus mentionnait que l’ancien conseiller à la Sécurité nationale Henry Kissinger avait dit un jour qu’un avertissement du renseignement américain n’a pas suffi à retenir l’attention des décideurs politiques : "Vous m’avez averti, mais vous ne m’avez pas convaincu."

Quelles leçons ?

Évidemment, dans cet environnement de sécurité mouvant, les méthodes traditionnelles des services de renseignements se révèlent de plus en plus inadéquates pour répondre aux menaces de type chronique (telles que les maladies infectieuses ou le changement climatique). Les services de renseignements seront obligés d’améliorer les fondements conceptuels et les pratiques de leurs évaluations des menaces de biosécurité. Ce nouveau paradigme du renseignement dépendra d’une nouvelle "adaptation interprétative", qui inclut une nouvelle catégorie d’informations et des nouvelles capacités d’évaluation du risque sanitaire.

(1) saber.jeddi@doct.uliege.be