Une opinion d'Eric Lambin, professeur à l'UCLouvain et Stanford University, lauréat 2019 du prix Blue Planet. 


Il est possible d’atteindre la transition écologique. Les solutions sont même déjà mises en œuvre avec succès pour la plupart. Le véritable défi est leur développement à l’échelle mondiale.


À une époque où les présidents des États-Unis tenaient encore des propos subtils, Bill Clinton déclarait : "Presque chaque problème a été résolu par quelqu’un, quelque part. La frustration est que nous ne semblons pas être capables de répliquer ces solutions à d’autres endroits." Ce constat reste pertinent en ce qui concerne les défis d’une transition écologique. Les changements environnementaux s’accélèrent, bien que les solutions pour une transition écologique soient pour la plupart déjà connues et mises en œuvre avec succès par quelques pays, municipalités, entreprises privées ou réseaux de citoyens. Le véritable défi est la mise en œuvre à l’échelle mondiale de ces solutions.

"Big is necessary"

De grands problèmes complexes ne peuvent être résolus que par l’application avec persévérance d’un ensemble de petites solutions qui sont adaptées aux contextes locaux, acceptées par les acteurs clefs, et mises en œuvre à l’échelle de compétence de ces acteurs. Mais de petites solutions tendent à rester petites. Et si small is beautiful, big is necessary ! Bien qu’aujourd’hui les énergies éoliennes et solaires coûtent moins cher que le charbon, elles contribuent pour moins de 8 % à la production mondiale d’électricité. Les produits éco-certifiés et du commerce équitable n’ont que de 2 à 20 % des parts de marché de leurs secteurs. Seul 1 % des passagers d’avions paient une compensation carbone pour leur vol. Les paiements publics et privés pour préserver les services fournis par les écosystèmes naturels représentent moins de 0,1 % de la valeur du commerce international. Parmi les 80 000 multinationales qui opèrent dans le monde, seules 3 000 d’entre elles prennent des engagements crédibles pour une transition écologique. Les fonds responsables sur le plan environnemental et social ne représentent que 0,8 % du portefeuille de BlackRock, la plus grande firme d’investissement au monde.

Un standard de durabilité

Plusieurs mécanismes permettent une généralisation des solutions pour une transition écologique. Le premier est l’intégration dans des politiques publiques des initiatives volontaires qui ont déjà fait leurs preuves. Un gouvernement est l’institution par excellence capable de diffuser, financer ou imposer des solutions à l’échelle d’une juridiction. Par exemple, lors de la révision de son code forestier, le gouvernement bolivien s’est inspiré du standard d’éco-certification volontaire du bois Forest Stewardship Council, développé par des organisations non gouvernnementales. Ce standard de durabilité est devenu obligatoire en Bolivie, ce qui a augmenté du jour au lendemain son échelle d’application. Le gouvernement du Mozambique a fait de même avec le standard Better Cotton Initiative. L’Union européenne s’appuie sur des systèmes d’éco-certification bien établis pour garantir que les biocarburants qu’elle importe sont durables et que le bois importé a été coupé légalement, ce qui impose ces systèmes d’éco-certification à tous les producteurs qui exportent vers l’Europe.

Le deuxième mécanisme repose sur les marchés, qui favorisent l’adoption d’innovations à un coût social acceptable. Lorsque de grandes marques de la distribution s’engagent à ne vendre que du café issu du commerce équitable ou des fruits et légumes bio, elles imposent de facto ces standards de durabilité à tous leurs fournisseurs et consommateurs. Ces standards passent instantanément d’un marché de niche au marché de masse.

Le troisième mécanisme, plus lent, requiert un changement des normes sociales une fois que certains comportements polluants deviennent mal perçus. Ainsi, prendre l’avion sans raison valable et acheter une grosse voiture polluante commencent à être sanctionnés socialement alors qu’effectuer des déplacements courts à vélo et manger moins de viande s’imposent progressivement comme nouvelles normes sociales.

Pour que ces trois mécanismes se renforcent mutuellement, il faut créer des coalitions entre acteurs différents, sans vision sectaire : gouvernements à plusieurs niveaux de pouvoir, société civile, entreprises privées et réseaux de citoyens. Chaque acteur contribue alors à réunir les trois conditions nécessaires à l’adoption de pratiques plus durables. Premièrement, il faut une large prise de conscience des défis environnementaux et de leurs enjeux, ce qui est un rôle privilégié pour la société civile et les médias. Deuxièmement, il faut changer les règles pour créer des incitants et une motivation à s’engager dans une transition, ce qui nécessite d’élire des gouvernants courageux. Troisièmement, il faut une grande capacité d’investir, d’innover et de changer les pratiques, ce pour quoi le secteur privé joue un rôle essentiel.

L’aptitude à créer des partenariats efficaces entre différents acteurs de la société est le grand défi pour les leaders du XXIe siècle. Compter sur la bonne volonté de chacun est insuffisant. Il faut un juste dosage entre l’appel aux valeurs altruistes, qui motivent les acteurs les plus progressistes, et la menace de sanctions pour les acteurs surtout motivés par leur profit personnel au détriment de la collectivité et des générations futures.

Une marge d’adaptation existe

On me demande souvent si je suis optimiste ou pessimiste pour l’avenir de la planète. Ma réponse est que je suis optimiste à long terme à condition d’être pessimiste aujourd’hui, car les craintes que suscite la situation actuelle sont un des leviers pour un changement rapide de certaines pratiques. Oui, l’humanité est engagée sur une trajectoire dangereuse. Mais l’histoire montre que, confrontées à de grands défis, des sociétés sont capables de se réinventer. Une marge d’adaptation et d’innovation existe et des changements importants peuvent se produire rapidement, comme l’illustre la chute du mur de Berlin en novembre 1989. Une transition vers une trajectoire durable n’a toutefois rien d’automatique. La mobilisation nécessaire est équivalente à celle qui serait exigée au seuil d’une nouvelle guerre mondiale, et non de celle qui se discute au dessert, une fois déjà prises les grandes décisions qui assurent le statu quo.

Au final, l’humanité aura l’avenir qu’elle mérite : ferons-nous de l’expérience humaine plus qu’une vaine quête matérialiste destructrice ? Ou allons-nous remettre au centre du projet humain la poursuite de finalités sociales, culturelles et spirituelles afin d’œuvrer pour un monde durable et équitable grâce à des innovations astucieuses ? Pour appliquer les solutions déjà connues à une échelle qui transforme notre système socio-économique, il faut une pression des citoyens pour que les projets pilotes développés avec succès par des acteurs progressifs deviennent des politiques publiques ; que les compagnies privées perçoivent clairement que les choix de consommation de leurs clients sont désormais guidés par des impératifs de durabilité ; et que les valeurs d’une société juste et durable deviennent des normes sociales universelles, notamment grâce à l’éducation.