Une opinion d'Axel Van der Stappen, historien.

C’est un fait, presque un truisme : l’homme contemporain refuse de vieillir. Jamais, par sa puissance technologique, il n’est arrivé à frôler comme aujourd’hui la jeunesse éternelle. Le transhumanisme lié aux progrès constants de la chirurgie esthétique semble enfin répondre à notre peur collective de la mort.

Cette quête personnelle de la jeunesse éternelle s’accompagne d’une mutation collective : la société de l’éternel présent. Nos désirs et nos pulsions sont comblés dans l’instant par un clic sur Amazon ou par un like sur Instagram. Cette instantanéité nous pousse à éviter de nous projeter dans l’avenir et à dédaigner l’expérience du passé. Toute idée de temps se résume au mieux à quelques mois, marketing oblige. Notre société affectionne le bistouri tant pour nos rides que pour notre mémoire. Les rides sont autant de lignes de vie sur lesquelles se lisent les étapes qui nous constituent. Le bistouri falsifie notre visage comme nous falsifions notre monde, en refusant de vivre avec les cicatrices de notre histoire et en leur préférant des réponses anachroniques dont toute nuance est exclue.

Ne déboulonnons pas nos statues

Les statues sont les cicatrices de nos civilisations. Les supprimer au nom de nos valeurs actuelles contribue - sans forcément que les groupes de pression n’en soient conscients - au renforcement de cette société de l’éternel présent et à l’émergence de la tyrannie du politiquement correct. Anachronique et simpliste, le politiquement correct est politiquement dangereux car il nous éloigne de la complexité du réel. Le piège est d’autant plus attrayant pour la jeunesse qu’il se masque de bonne conscience. Ne remettons pas en cause l’indignation de la jeunesse européenne face aux répercussions du mouvement Black Lives Matter : elle est sincère et illustre parfaitement son besoin de vivre dans un monde meilleur. Mais le déboulonnage de nos statues, loin d’apporter une réponse efficace au racisme, accentuera davantage encore l’acculturation de la société. Un peuple qui oublie son passé n’a pas d’avenir, écrivait Churchill. Et un peuple dont on falsifie le passé s’accommode d’un avenir pensé par d’autres.

Trouver les "méchants" de l’histoire et déboulonner leurs statues peut s’avérer complexe. Que ferons-nous des statues des philosophes grecs, tous maîtres d’esclaves, ou de celles de Charles Quint dont l’administration asservit des Indiens qui avaient été eux-mêmes esclavagistes ? Que faire de George Washington qui apporta la démocratie aux États-Unis tout en étant propriétaire d’esclaves ? N’oublions pas enfin Abraham et Mahomet qui, sans avoir de statue, n’en possédaient pas moins, eux aussi, leurs esclaves. Ne faudrait-il pas inciter les héritiers des empires byzantins, ottoman et perse à demander pardon aux peuples d’Europe de l’Est d’avoir été si gourmands en hommes et en femmes que le nom même du peuple - slave - signifie asservissement ? Que deviendront les statues de César en Italie, de Qin Shi Huang en Chine, de Gengis Khan en Mongolie, ou celles des Papes sous l’Inquisition ? Garderons-nous les statues d’hommes que nous pourrions aujourd’hui considérer comme racistes ? Que faire de Churchill qui n’appréciait guère les Boers et les Indiens tout en aimant les juifs et les musulmans ? Et pourquoi s’en prend-on à la statue de Christophe Colomb, lui qui n’était ni raciste, ni esclavagiste, ni particulièrement cruel ?

Un puissant révélateur de la société

Pour les Romains, mettre à bas la statue d’un homme équivalait à une damnatio memoriae. L’acte n’est pas anodin. Le choix de la personne à honorer ou à damner est un puissant révélateur de la société et des valeurs dont elle se pare. De l’Europe de l’Est au Moyen-Orient, des peuples se sont soulevés au cours de ces trente dernières années, en abattant les statues de leurs tyrans. Quoi de plus compréhensible ? Mais parlons-nous bien de la même chose ? Ferons-nous la différence entre le désir démocratique de mettre fin à l’ère d’un despote et la tentative utopique de réécrire l’histoire européenne au nom du respect de ses minorités raciales ou sexuelles ? Effacer des lieux publics les traces gênantes du passé est une activité aux lourdes conséquences. La terreur révolutionnaire, la Révolution culturelle, les Khmers rouges ou Daech, tous ont rêvé d’un monde meilleur dans lequel n’existerait plus aucune trace d’un passé importun. N’est-ce pas le propre des régimes totalitaires ?

L’Histoire se réinvente tous les jours grâce aux historiens. Mais biberonnée de politique et de bonne conscience, cette science se transforme vite en monstre. N’effaçons pas de nos villes les traces d’un passé long et complexe. N’excluons pas de nos bibliothèques et cinémathèques livres et films que notre conscience juge inopportuns. Les valeurs européennes valent mieux que ça. Si l’Europe fut le théâtre de la Shoah, c’est sur notre continent que naquit et grandit la démocratie. L’histoire est un tissu à la trame complexe. Humains, trop humains, les hommes "blancs", "noirs" ou "jaunes" ont tous connu des victimes et des bourreaux. Racisme, domination et esclavagisme sont des notions partagées par l’ensemble de l’humanité. L’homme occidental a-t-il été si différent des autres ? Selon moi, nullement. Juste beaucoup plus puissant. Par sa technologie, l’Occident a commis l’erreur de devenir effroyablement efficace. Ce n’est pas l’Occident qui inventa le travail des enfants, la misère des classes laborieuses ou la traite d’esclaves… mais notre révolution industrielle les amplifia comme jamais en permettant à l’Occident de régner sur le monde.

Le cas de Léopold II

Rares sont dans l’Histoire les parfaits salauds à l’image d’Hitler ou de Staline. La majorité des hommes ont leur part d’ombre et de lumière. Léopold II eut très tôt connaissance des exactions commises au Congo et n’y répondit que fort tardivement. Il est malheureusement vrai que le Congo fut avant tout pour le Roi une entreprise financière dont le but était de produire un maximum de profits quel qu’en soit le coût humain. Pourtant, la vie de Léopold II ne se limite pas au Congo. Bien que paternaliste, sa politique liée à l’industrialisation en Belgique s’accompagna d’un souci lié au bien-être des ouvriers et à une régulation du travail des enfants. Il paya les grands parcs de Bruxelles afin que les populations pauvres puissent s’y délasser. Et que dire de son poids politique qui évita à la Belgique de se retrouver entraînée dans le terrible conflit franco-prussien ? Peut-on à ce titre effacer de la mémoire de nos quartiers tout souvenir de notre deuxième roi ?

Né dans l’ignorance de l’Histoire, nourri de beaucoup de colère, le mouvement Black Lives Matter ne doit-il pas davantage sa naissance aux difficultés de la vie quotidienne, à l’absence de tout projet de société qu’aux affres du colonialisme ? Et, si l’on voulait se montrer un brin cynique, n’est-ce pas beaucoup plus facile pour certains responsables de faire payer au passé les manquements du présent ? Je reste frappé par l’absence de toute véritable réflexion dans le monde politique. Les partis "progressistes" tiennent à faire savoir qu’ils comprennent les demandes des associations. Les "conservateurs" se limitent à faire le gros dos en attendant que ça passe. Prenons cependant garde à ce que des politiciens, prisonniers du court terme, ne soient enclins à satisfaire un clientélisme électoraliste et ne passent à l’action sans même savoir ce qu’ils font, au nom de la justice et de la liberté.

L’ablation de notre mémoire nous mène à l’impasse. Soyons au contraire constructifs. Érigeons un monument en l’honneur des victimes de l’État indépendant du Congo. Il ravivera notre mémoire et solidifiera notre citoyenneté.

Titre et intertitres de la rédaction

Titre original : Les statues de la mémoire