Une opinion de Gonzague d'Ursel, business process architect.


Les élections communales en Belgique ont mis en évidence un retour sur l’avant de la scène des partis se situant aux extrémités de l’échiquier politique. 


Au niveau de la Wallonie il s’agit du PTB et, en Flandre, du Vlaams Belang et dans une moindre mesure du PVdA. Cette situation est-elle isolée ? Il semble que non. En France le FN est déjà présent depuis un certain temps et aux dernières élections présidentielles le parti de Jean-Luc Mélenchon, à gauche du PS, a fait subir à un PS mal en point une diète très sévère. En Italie la Liga et le parti 5 étoiles sont au pouvoir. En Allemagne des partis ouvertement xénophobes se font entendre et prennent pied dans les parlements des länders et même au Bundestag, et la liste des pays touchés par ce phénomène est longue.

Qu’est-ce qui peut expliquer ce retour des extrêmes ?

A mes yeux trois éléments concomitants permettent d’expliquer cette fuite vers les extrêmes : le sentiment de perte de sécurité, le sentiment de perte d’identité et la perte de repères clairs dans l’action et le discours des partis traditionnels.

La perte de sécurité est diffuse. Depuis les attentats que nous avons connus, un sentiment d’insécurité se diffuse au sein de la population, poussant chacun à se méfier de celui ou celle qu’il ne connait pas ou qu’il ne comprend pas. Ce sentiment est renforcé par la vitesse à laquelle les informations sont diffusées mais aussi la manière dont elles sont diffusées. Le filtre du temps qui permet l’analyse et de relativiser l’importance des événements n’existe plus. On a basculé du rationnel à l’émotionnel, par nature difficile à contrôler. Par ailleurs l’insécurité vient aussi du fait que la structure économique qui permet à chacun de trouver sa place dans la société est en pleine mutation et cette mutation est très rapide. Ces changements inquiètent. Pour beaucoup ils ne permettent pas de se projeter dans un avenir serein.

La perte d’identité s’explique par plusieurs éléments. Les changements très rapides du modèle économique mettent à mal la structure sociale dans laquelle nous évoluons. Lorsque les liens sociaux se distendent l’identité sociale d’une personne devient floue. La personne ne sait plus toujours qui elle est par rapport aux autres. Les changements au sein de la structure de la population même favorisent cette perte d’identité. La visibilité accrue de l’étranger que ce soit au travers d’une religion ou de coutumes vues comme envahissantes et menaçantes, ou montré comme des privilégiés ou des profiteurs fragilisent le sentiment identitaire d’une partie de la population. Ces doutes et questionnement sont renforcés par la mise en exergue de fait s’y rapportant dans les discours émotionnels tenus tant par certains partis politiques ainsi que par les médias classiques ou sociaux.

Le troisième élément est lié au manque de clarté entre le discours politique et l’action politique des élus des partis traditionnels. Ce sentiment de ne pas pouvoir être représenté correctement est renforcé par le sentiment que la classe politique dans son ensemble est corrompue ou à tout le moins est une "belle bande de profiteurs". Ce sentiment est aussi renforcé par l’impact médiatique des affaires qui ont défrayées la chronique ces derniers temps (Publifin, Samu Social,…). De plus la structure politique très complexe de notre pays peut donner l’impression que parlement et gouvernement se mêlent de tout mais ne sont responsables de rien.

Aucune nuance

Ces trois éléments font qu’une partie de la population cherche à pouvoir s’affirmer de manière claire et est attirée par des messages simplistes qui annoncent des solutions tranchées et sans nuance. Au travers d’un positionnement « en opposition » ces personnes cherchent à retrouver un équilibre perdu et une stature sociale qui les définit par ce qu’ils ne sont pas, par ce qu’ils rejettent. Ce positionnement « en opposition » a pris un tour encore plus visible avec les manifestations des gilets jaunes.

Comment analyser l’apparition des "gilets jaunes" à la lumière des points que j’ai soulevé auparavant ? A mon sens les "gilets jaunes" sont une étape qui va plus loin qu’un "simple" vote aux extrêmes. Il montre de façon claire qu’une partie non négligeable de la population ne sait plus vivre dans la société. Ces personnes n’arrivent plus à nouer les deux bouts tant du point de vue matériel qu’humain. De ce point de vue l’action des gilets jaunes fait penser aux Jacqueries qui ont lieu sous Richelieu et puis sous Louis XIV. La population la moins bien lotie s’est révoltée contre les taxes et la situation économique difficile. Les revendications de ces jacqueries étaient diverses et éparses et, tout comme aujourd’hui, et elles ne se retrouvent pas véritablement dans un programme cohérent.

Le monde politique doit prendre conscience que l’inaction et les discussions stériles doivent cesser au risque de voir ressurgir des manifestations de rejet de son action. Au plus il attendra au plus les réactions seront marquées et pourront conduire à une modification forte et durable du fonctionnement de notre société démocratique. A ce titre les Jacqueries sous Louis XIV peuvent être vues comme des signes avant-coureurs de la révolution française. Si celle-ci nous a apporté la démocratie telle que nous la connaissons actuellement, cette transition ne s’est pas faite sans souffrance…