Une chronique de Carline Taymans, professeure de français à l'Ecole européenne.


Les vacances ne sont pas toujours synonymes d’éloignement, au contraire. Il suffit de se rendre dans le pays de l’autre…


Pour peu que les routes des vacances aient conduit les professeurs de l’école dans l’un ou l’autre coin d’Europe, cet été-ci, ces derniers auront presque immanquablement aperçu, côtoyé, traversé, voire habité momentanément un endroit familier à l’un ou l’autre de leurs élèves. Peut-être en ont-ils même parlé en classe, pendant ces dernières heures de l’année scolaire où, une fois l’enjeu des notes et autres passages disparus, les conversations se détendent et les projets divers s’exposent plus naturellement.

"C’est là que vit ma grand-mère !", ou "mon village natal est à 50 km de là", ou encore, "ça c’est drôle, j’y serai aussi, mais la semaine suivante", etc. On échange un sourire, un air surpris, une plaisanterie, et chacun repart dans son monde. N’empêche qu’une fois sur place, la connivence, même à distance, revient.

Comment, en effet, ne pas se dire, dans un chemin de montagne, que tel ou tel l’a arpenté tous les jours pendant sa petite enfance, avant de suivre la famille jusqu’à Bruxelles, à la veille de l’adolescence ? Sous le soleil plombant d’une plage, que Pierre ou Jacques a quand même dû se sentir fameusement perturbé en arrivant sous la pluie belge dans son quartier nettement plus fermé ? Dans un restaurant animé, que ce plat inconnu, un peu mystérieux mais diablement épicé fait partie du régime habituel de cet enfant si discret et paisible, pourtant ? Au marché local, que cet habitant-ci a un air familier : les traits du visage, peut-être, une expression reconnaissable, le timbre de sa voix. Impossible. Un peu penaud, on lève son verre à la santé de ces élèves ainsi brièvement évoqués, alors, faute de mieux, de pouvoir leur dire, par exemple, que tout à coup on les comprend mieux.

Quoique. Que l’on baragouine ou maîtrise plusieurs langues ou non, il est toujours un moment où le parler local des lieux de villégiature dresse des barrières. Et voilà ceux qui professent en leur pays, complètement perdus sans vocabulaire ni codes de prononciation dans une autre contrée. Et de retrouver très vite les réflexes qu’ils voient en classe chez ceux qui viennent d’arriver, ou qui commencent une nouvelle langue : des gestes plus ou moins explicites, des mots de la langue maternelle adaptés aux sonorités locales, de l’anglais hasardeux, au cas où. Ils survivent, certes, mais achèvent toute communication, épuisés.

La leçon vaut la peine d’être retenue : au lieu d’insister aveuglément sur les programmes, se remettre de temps en temps dans la situation du locuteur primo-arrivant ou, du moins, se la rappeler, avant d’oser faire une remarque susceptible de décourager. L’autre enseignement à tirer de cette expérience tient aussi à la particularité de l’école : qu’est-ce que le bilinguisme de certains facilite la vie des autres ! Dans certains coins retirés d’Europe, non seulement la langue locale est la seule en vigueur, mais en plus, personne n’en parle d’autre. Dans les classes de l’école, en revanche, il y a toujours quelqu’un qui peut aider l’autre, y compris l’enseignant, dans une langue commune, même rare.

Il n’a d’ailleurs pas fallu beaucoup de temps pour que cette caractéristique remplisse les couloirs de l’école, à la rentrée. En quelques minutes, les idiomes se sont à nouveau superposés, mêlés, utilisés pour guider les nouveaux, interpeller les anciens, échanger ses expériences. Ils ont grandi, bronzé, pris de l’assurance, et ils parlent toujours plusieurs langues. Au-delà de la cacophonie des retrouvailles, ce repère reste très rassurant. Si tous les professeurs ne le disent pas, ils le pensent : "Bonjour, les gars. Qu’est-ce que ça fait du bien de vous revoir !"

Titre de la rédaction. Titre original : "Plus proches que jamais"