Une opinion de Joël Kotek, professeur à l'ULB et enseignant à Sciences Po Paris.

Que l’usage de la voiture se doit d’être réduit à Bruxelles est une certitude, que le vélo couplé à des bus-toujours-plus-longs soit la panacée tient de la méthode Coué, sinon de l’enfumage bien compris.

Lorsque les événements vous échappent, feignez d’en être les organisateurs. Cette boutade de Clemenceau illustre à l’envi la pensée magique qui rythme notre agenda politico-médiatique bruxellois en matière de mobilité. À croire nos politiques, le vélo remplacera bientôt l’automobile plus décriée que jamais. Tout est fait pour dissuader le Bruxellois de l’utiliser : réaménagements abracadabrantesques des voiries, limitation de vitesse aussi radicale qu’absurde, dispositifs verbalisants de plus en plus performants et, bien sûr, discours moralisateur et culpabilisant. Pourquoi pas ? Sauf que ces mesures ne tiennent pas la… route.

La bicyclette ne régnera jamais

Que l’usage de la voiture se doit d’être réduit est une certitude, que le vélo couplé à des bus-toujours-plus-longs soit la panacée tient de la méthode Coué, sinon de l’enfumage bien compris. Au-delà de l’amour qu’on puisse lui témoigner, la bicyclette ne régnera jamais en maître sur les pavés bruxellois. Notre région est trop étendue, escarpée et pluvieuse pour se donner à la petite reine. Qu’on se l’avoue, enfin, la circulation bruxelloise ne serait pas aussi cauchemardesque si nos élus, tous partis et niveaux de pouvoir confondus, l’avaient dotée en temps utile d’un réseau de métro et de trains régionaux express (RER) digne de la triple capitale qu’est Bruxelles.

Une simple statistique permet de le comprendre : une rame de RER parisien draine en moyenne 2 600 voyageurs, soit l’équivalent de 650 voitures avec quatre personnes à l’intérieur ou encore quelque 2 000 bicyclettes, si l’on compte des cyclistes qui transportent leur progéniture. Qui dit mieux ?

Des portions de territoires oubliées

Et pourtant, cette révolution-là opérée en France depuis plus de 50 ans, attend toujours son heure dans notre ville-région. Sans même évoquer le cas surréaliste du RER qui avait été annoncé pour 2012, le réseau métropolitain est très loin d’être satisfaisant. Des portions importantes de notre territoire ont été oubliées. Comment comprendre par exemple que l’Université libre de Bruxelles et ses 30 000 étudiants ne soient pas desservis par une station de métro, contrairement à la Sorbonne, la London School of Economics ou encore la VU d’Amsterdam ? Du RER, il n’en est plus, ou presque, question ; quant à l’extension du métro, il fait encore, et contre attente, l’objet de questionnement. C’est bien cette paralysie, cette incurie à penser et produire du politique (donc des transports publics souterrains) qui explique cette fuite en avant de nos élus bruxellois vers le tout et seul répressif.

© D.R.

La rentabilité

Or, force est de reconnaître que dans une ville aussi étendue et peuplée que Bruxelles, le vélo ne constituera jamais qu’une solution d’appoint. Pour qu’un système automobile puisse être réellement concurrencé, il faut évidemment un système de transports publics souterrains et performants. D’aucuns nous disent que le métro ne serait pas rentable ? Mais comment juger de la rentabilité ? Et en quoi la mobilité et le souci écologique devraient-ils répondre exclusivement à des considérations strictement économiques ?

Le cas parisien démontre non seulement qu’un système de mobilité omnimodal est rentable mais encore et surtout dissuasif. La ville lumière n’est plus la capitale de la voiture (à peine un déplacement sur neuf s’effectue en automobile) parce que des politiques publiques quelquefois négatives mais surtout positives y ont été menées et continuent de l’être. Deux cents kilomètres de lignes sont d’ores et déjà planifiés ! C’est ainsi qu’en 25 ans, la part modale de l’automobile a chuté de 45 %, celle des transports publics a augmenté de 30 % et celle du vélo, qui reste évidemment marginale, a été décuplée.

Ce changement de paradigme n’est pas la conséquence d’un discours culpabilisant et/ou de contraintes insupportables imposées aux automobilistes, mais tout simplement de la mise en œuvre d’alternatives crédibles, de politiques publiques intelligentes et adaptées. C’est bien loin d’être le cas à Bruxelles, où, paralysie institutionnelle, mauvaise volonté communautaire et œillères idéologiques obligent, les automobilistes sont mis en demeure de modifier leurs pratiques de déplacement sans la moindre marge de manœuvre pour le faire. Le succès du salon de l’auto démontre que ce combat est perdu d’avance.

Poser une alternative crédible

En mégotant sur le développement du métro et en oubliant le RER, nos hommes politiques s’accrochent à des mythes et produisent des récits du futur qui ne pourront qu’être démentis. La réduction du trafic automobile est possible. La destruction de l’un ou l’autre viaduc est possible mais à la seule condition de poser une alternative crédible. Au risque du pire. Jusqu’ici, les Bruxellois ont fait preuve de patience mais toute patience a ses limites, comme le démontre l’exemple français des "Gilets jaunes". L’heure devrait être à des discussions tous azimuts avec le fédéral et les deux autres Régions qui profitent plus qu’à souhait d’une ville livrée à elle-même, bref à des investissements massifs qui ne pourront que dynamiser une région où le chômage reste un fléau.

Chapeau et intertitres sont de la rédaction.