Une lettre de Marc Sinnaeve, chargé de cours à l’Ihecs.

Je vous adresse cette lettre un mardi, qui est, étymologiquement, le jour de la semaine dédié à Mars. Dans la mythologie grecque puis romaine, il est le dieu de la guerre et des armes, des pulsions violentes, comme la colère, la brutalité ou l’impétuosité. Il figure parmi les douze plus grands dieux de l’Olympe, la montagne sacrée où ceux-ci se réunissaient pour se divertir et discuter. Chez les Romains, Il est même le dieu le plus important après Zeus ou Jupiter, son père.

On pourrait dire, en ce sens, qu’en déclarant à plusieurs reprises son pays "en guerre" contre le coronavirus dans son allocution du 16 mars, le président français Emmanuel Macron – surnommé Jupiter après qu’il eut évoqué lui-même, durant la campagne pour l’Elysée, son souci d’une "présidence jupitérienne" – a donné dans le culte de Mars et de ses attributs, le casque, la lance ou l’épée et le bouclier.

Ennemi extérieur

Depuis ce mardi, donc, la France, du moins celle qu’incarne Emmanuel Macron, se veut romaine, martiale, en espérant récolter la gloire – et le nectar électoral qui en découlerait – d’une prochaine victoire sur le Covid-19. En atteste le déploiement annoncé de 100 000 "légionnaires", policiers et gendarmes, pour faire respecter l’injonction de confinement. On retrouve là les accents du prédécesseur d’Emmanuel Macron lorsqu’il déclara la guerre au terrorisme après les attentats de Daech qui ont endeuillé le pays en 2015…

La désignation d’un ennemi extérieur, dans l’histoire, il faut le noter, a été moins souvent un appel à la mobilisation générale contre un véritable danger pour l’intégrité de la patrie, qu’un stratagème visant à resserrer les rangs, à recréer, derrière l’étendard national brandi, une confiance, une adhésion du corps social mises à mal… par ceux-là mêmes qui déclarent l’état de guerre.

Non, ici, que l’épidémie en cours ne soit pas une vraie menace : elle l’est bel et bien, nous le savons. Mais ce n’est pas elle qui porte atteinte à la cohésion des populations ou des sociétés contemporaines. Le constat de la fragmentation et de la défiance qui traversent les sociétés n’est pas neuf. Les chants collectifs qui s’envolent des balcons des cités italiennes confinées témoignent au contraire, jusqu’ici, d’une résilience admirable des voisinages. L’admiration un peu étonnée, pour ne pas dire interloquée, qui se manifeste, ici et là, à leur égard montre à quel point, peut-être, nous avons oublié la force et la beauté du commun, des communautés, qui ne sont pas que nationales, culturelles ou ethniques, de la communion, du lien social. Si on semble fasciné, comme face à une œuvre d’art, par les refrains joyeux d’un peuple italien historiquement et culturellement chanteur, c’est peut-être que l’on est en train de redécouvrir l’art de faire société.

Peur diffusée

A l’opposé, la rhétorique et la symbolique guerrière sont lourdes de sens, elles sont pesantes, anxiogènes. Elles ajoutent de l’angoisse à l’angoisse… déjà présente. Les autorités belges ont su en éviter le piège jusqu’ici. Il n’empêche. Cette angoisse, cette peur, nous la ressentons, tous, en ce moment, de manière plus ou moins acceptée, plus ou moins reconnue et plus ou moins exprimée, selon les dispositions affectives, émotionnelles et mentales des uns et des autres. Qu’on le veuille ou non, la peur est là, diffuse. Et c’est normal.

Elle est diffuse, car diffusée. À commencer par les conséquences sanitaires, existantes et à venir, de l’épidémie de coronavirus que chacun se met à redouter après avoir éventuellement succombé à la tentation du déni et du fantasme d’invulnérabilité. La peur se diffuse aussi au travers des représentations mentales, sociales et médiatiques qui se forgent et se répandent à mesure que le virus chinois se fait pandémie mondiale. Elle est accentuée, enfin, par les mesures d’isolement et de restriction sociales, par leur caractère inédit, inexpérimenté et… incertain quant à leur durée. L’incertitude du moyen terme ajoute des degrés aux fébrilités personnelles et collectives, déjà bien alimentées, elles-mêmes, par les perspectives de plus long terme détériorées pour le système Terre et pour le vivant, humain comme non humain.

Retour à la normale

L’épidémie de coronavirus et le réchauffement climatique participent en ce sens d’un "stupéfiant retour du réel", comme l’écrit très justement l’architecte Philippe Rahm (*) : la réalité de la vulnérabilité et de la matérialité des corps humains et de notre existence, de notre condition naturelle fragile dont l’humanité s’était largement extraite depuis quelques dizaines d’années "d’antibiotiques, de vaccins et de pétrole".

C’est ce "retour à la normale", rupture dans la rupture avec notre "sort animal", qui impose de repenser notre rapport à "l'environnement", c’est-à-dire à la Terre, c’est-à-dire à nous-mêmes, en fin de compte, à nos modes de vie au sein du modèle économique en vigueur : modèle productiviste et consumériste, axé sur l’augmentation et sur l’accumulation infinie des profits et de la croissance qui les génèrent, ainsi que sur la concentration profondément inégalitaire des richesses ainsi créées.

Or, penser est devenu un luxe en cet âge de connexion permanente aux flux d’information et de données. La suspension des activités économiques, professionnelles, sociales et éducatives dans leurs formes ordinaires nous offre aujourd’hui l’opportunité de nous saisir de ce luxe.

Apprendre à penser

C’est ce à quoi je vous invite, vous mes étudiants, dès aujourd’hui. Penser, on en fait chacun l’expérience, exige d’abord de savoir, de connaitre et reconnaitre, de confronter, de relier, de transversaliser, bref d’apprendre à penser. C’est le sens même de la relation qui nous unit, vous et moi, vous et nous, vos professeurs, depuis que vous êtes entrés dans le cycle de l’enseignement.

Le climat ambiant, j’en suis conscient, est peu stimulant. Il peut même être un frein. Moi-même, j’éprouve moins de la peur ou de l’angoisse qu’une grande tristesse, diffuse elle aussi. C’est elle qui m’amène à penser que l’on peut difficilement poursuivre nos enseignements, en les plaçant simplement "à distance", comme si de rien n’était, comme s’il ne se passait rien "au dehors", à l’extérieur de notre nouvelle bulle de techno-transmission à distance, plus protégée que protectrice. Or, l’enseignement, au sens non institutionnel du terme ici, se doit d’être protecteur, tout comme il se veut émancipateur.

J’ai l’intuition, plus que la conviction ou l’expérience, que des évaluations comme un test d’actualité et de connaissance générale, que je vous proposais, hier encore, de passer "en vous et nous adaptant à la situation", sont, en ce moment au moins, des exercices inappropriés. Ne serait-ce que parce qu’ils représentent une forme de contrainte supplémentaire. De ce point de vue, ils risquent, à mon sens, d’être contreproductifs. On n’apprend pas dans un contexte de contrainte. On n’apprend que parce qu’on le choisit librement. Et les conditions sociales de ce choix libre ne me semblent pas ou plus réunies aujourd’hui. En dépit de l’apport de nos prothèses numériques et de la préoccupation managériale de maintenir l’activité.

C’est en ce sens que les mots que je vous adresse ici se veulent re-créateurs, au moins de façon partielle, des conditions de cette liberté.

Pour terminer, pensez à ceci : dans la mythologie grecque, les deux parents de Mars, Zeus et Héra symbolisent les changements atmosphériques et la fureur de la nature…

Avec beaucoup d’affection,

Marc Sinnaeve

 (*) : "Coronavirus ou le retour à la normale", AOC, 10 mars 2020.