Depuis plusieurs semaines, la jeune Nadiia Gaidak est à Kiev. Cette Ukrainienne de 24 ans, qui a fait une partie de ses études en Belgique, avait raconté à LaLibre.be la colère qui s'était emparée du pays (lien). Elle évoquait le désir d'une partie du peuple ukrainien de se rapprocher de l'Europe grâce à un accord d'association avec l'UE.

Quelques heures avant la manifestation qui a rassemblé près de 300.000 personnes dans les rues de Kiev dimanche (lien), Nadiia a confié à LaLibre.be sa colère et ses peurs face aux agissements du président Ianoukovitch qu'elle surnomme "IanouSescu" en référence au dictateur roumain Ceaușescu.

Titre et intertitres sont de la rédaction.


"Aux Belges,

Depuis dimanche dernier, il y a en permanence 200.000 personnes à Maïdan [la place de l'Indépendance, le cœur de la contestation à Kiev, NDLR], et même un million de personnes si on compte ceux qui vont et viennent juste pour quelques heures. Pour ce dimanche 15 décembre, le pouvoir a décidé d'amener 200.000 personnes de l'Est de l'Ukraine [ils seront en réalité bien moins nombreux, NDRL]. Ce qui est choquant c'est qu'ils ne cachent même pas que ces 'manifestants' sont payés. Ils sont officiellement employés pour toute la durée de la grève et arrivent depuis mercredi. Leur salaire est de 250 grivna (un peu plus de 20 euros) pour participer au mouvement. Et en plus ils reçoivent de la nourriture et des boissons. Tout est semble-t-il payé par l'argent public.

Ce qui est encore pire, c'est que le personnel des institutions qui dépendent de l'argent public (hôpitaux, écoles...) ont reçu l'ordre de manifester pour Ianoukovitch, sinon ils 'auront des problèmes'. [...] Dans certaines régions, on a même recruté tous les mendiants possibles et imaginables pour les amener à Kiev. Certaines personnes ne comprennent même pas pourquoi elles sont là. Il y a des dizaines d'interviews faites par la presse indépendante dans le camp des pro-Ianoukovitch (c'est vraiment un camp, entouré de clôtures métalliques et ceux qui sont dedans n'ont pas le droit de parler à l'extérieur). Les journalistes demandent: 'Que faites-vous ici? Qui supportez vous?' La réponse est toujours: 'Je ne sais pas. J'ai juste besoin de ces 250 grivna. Je suis là pour supporter l'intégration à l'Europe. Je viens supporter mon président mais ne vous inquiétez pas, tout va rentrer dans l'ordre.'

Mais ce n'est pas tout. Celui qui joue le rôle du maire de Kiev (nous n'avons pas organisé d'élections pour ce poste de maire), Olexandre Popov, a fait une action en justice contre ce qui se passe à Maïdan [le précédent maire de Kiev a démissionné en juillet 2012. La prochaine élection devrait avoir lieu en 2015. Samedi, Popov a été révoqué par le président lui-même après des violences de la police, NDLR]. Donc il y a eu une décision (prise de nuit, ce qui est illégal) qui interdit les manifestations sur tout Kreshatik (la rue principale de Kiev. Maïdan est la place au milieu de cette rue, le Square européen est au début de la rue) et sur les places autour des maisons de notre "IanouSescu" (très démocratique, n'est-ce pas?).

Provoquer des combats

Ce qui est intéressant, c'est que les 200.000 manifestants payés pour supporter Ianoukovitch [...] doivent se rendre précisément sur le Square européen. Et ça c'est officiel et autorisé. Ni le maire, ni le gouvernement ne font allusion au fait que c'est illégal, suite à la décision de justice. C'est un choix délibéré pour provoquer des combats entre les manifestants des deux camps qui ne seront séparés que de quelques centaines de mètres.

Sans oublier qu'il y a des centaines de 'provocateurs' (qui se prétendent pro-européens, mais sont là pour semer le trouble) venus spécialement. Ils ne s'en cachent pas et donnent des interviews où ils expliquent combien ils sont payés. A Maïdan, le moral est en baisse. nous sommes très fatigués, nous avons froid, nous sommes nerveux. A chaque minute, on s'attend à une attaque. La colère ne devrait pas tarder à monter. Et le 'président' le sait très bien.

Des docteurs qui ont diagnostiqué des blessures chez les manifestants [pro-européens] ont été licenciés, tout comme un conducteur de métro qui donnait des informations par micro dans sa rame. Pendant ce temps, des manifestants ont été arrêtés à Maïdan. La presse indépendante est attaquée et volée par la police. Les sites internet des chaînes de télé sont hackées... depuis la Russie (quelle surprise).

Les permanences des partis de l'opposition ont été vandalisées par la police. Leurs documents et leurs disques durs ont été emportés. Ils ont cassé les portes, les fenêtres, le matériel informatique. Des vidéos des caméras de surveillance sont là pour le prouver. Pendant ce temps, les gens arrivent à Kiev pour supporter le mouvement [pro-européen]. Des lectures publiques gratuites sont organisées, les gens apportent de la nourriture, des vêtements, du bois pour le feu... Certains font même le ménage dans les rues pour que tout reste propre! Les médecins, les conducteurs de taxi, apportent leur aide gratuitement. [...]

Nadiia (deuxième en partant de la gauche), entourée d'amis belges venus soutenir le peuple ukrainien (Crédit: D.R.)

"Tout cela ne signifie rien pour lui"

Et maintenant, voici quelques commentaires personnels. Une chose est claire: Ianoukovitch ne se préoccupe de rien. Toutes les visites de diplomates internationaux, Catherine Ashton etc., toutes les demandes des Etats-Unis et de l'Union européenne ajoutées aux milliers de personnes à Maïdan ne signifient rien pour lui.[...] Mon pays est dirigé par des gens qui haïssent l'Ukraine [...]. Les gens qui manifestent à Maïdan sont en train de faire l'Histoire. [...] Les Ukrainiens ont l'esprit plus européen que jamais. Après tout ce que le gouvernement nous a fait subir pour nous faire taire, nous n'avons plus peur de rien. Si le prix de la liberté c'est de se faire battre par l'armée qui est supposée me protéger [...], je suis prête à payer ce prix.

S'il-vous-plaît, ne nous laissez pas seuls avec ce monstre."