Une carte blanche de Félix Katikakis, étudiant en romanes.

Lecteur occasionnel du Monde, un élément me frappe particulièrement ces derniers temps lorsque je compare le débat public en Belgique et en France : tandis qu'en France, étudiants, professeurs et recteurs d'université militent massivement, à coups de tribunes et d'interviews, en faveur d'une réouverture rapide et aussi complète que possible des établissements universitaires, en Belgique, beaucoup semblent plus effrayés à l'idée de passer leurs examens en présence de personnes de retour de zone rouge, qu'à celle de terminer l'année en code rouge. Le cri du coeur de cette étudiante en psychologie, récemment publié dans La Libre, constitue une notable exception ; pour le reste, étudiants et autorités académiques semblent se complaire dans la résignation et le fatalisme.

Souffririons-nous moins que nos voisins français de cet enseignement tout-distanciel ? Une étude menée par la FEF en octobre montre qu'il n'en est rien : 60 % des étudiants se disent en décrochage, 10 % envisagent d'arrêter leurs études. D'autres études, mais aussi d'innombrables articles, révèlent l'immense mal-être psychologique auquel nous sommes en proie : stress, dépression, isolement, découragement, parfois même idées suicidaires. Étudiant-moniteur depuis un an et demi, j'ai moi-même été confronté à la détresse d'étudiants de première année qui ne parviennent plus à donner un sens à ce qu'ils font et n'ont personne pour les soutenir, n'ayant pas eu assez de temps en septembre-octobre pour tisser des liens avec leurs condisciples. Ceci n'est pas anodin. Ceci est même extrêmement sérieux – pas moins sérieux, à mon sens, que des soins intensifs débordés et des MRS décimées. Notre génération va mal. Notre génération est au bord du gouffre. Pourtant, que fait notre génération ? Dans le meilleur des cas, elle se perd en gémissements et en supplications ; dans le pire, elle se tait et s'enferme dans son cocon de solitude. Aucune de ces voies n'est la bonne. L'heure n'est pas aux lamentations. L'heure est à la réflexion et à l'action.

Nous devons exiger le retour au présentiel et à la vie sociale. Si une réouverture selon les règles en vigueur en septembre-octobre n'est pas possible, nous devons exiger des compromis :

1) Une égalité de traitement entre les étudiants de BAC 1 et ceux du secondaire, à savoir un enseignement en semi-présentiel (50%). Ces étudiants sont particulièrement démunis : ils débarquent dans un univers entièrement nouveau, avec ses exigences et son rythme propres, et sont nombreux à n'avoir pas pu s'intégrer au groupe. Sans amis, chacun sait que le supérieur est un chemin de croix.

2) Un traitement semblable pour les étudiants des petites sections, toutes années confondues. Il n'est pas normal que des cours rassemblant trente personnes dans des salles généralement plus vastes que celles du secondaire, et avec un respect des règles généralement plus grand, ne puissent se tenir en présentiel. Cela suppose de remettre en question le système de code couleurs, à mon sens totalement inadapté : il faut laisser plus de latitude aux autorités académiques dans la prise de décision.

3) Pour les étudiants de plus grandes sections, l'organisation de tous leurs TP en présentiel, mais aussi, pourquoi pas, l'instauration d'un système de tournantes entre sections pour permettre la tenue de quelques autres cours en petits groupes. Soyons créatifs ! 

« S'adapter », ce n'est pas se planter comme un mollusque devant Netflix et attendre que ça passe, c'est chercher des solutions pour continuer à vivre tout en protégeant les autres.

L'exemple londonien

Ce ne sont là que des propositions, bien sûr, mais la question mérite d'être débattue de toute urgence. Il n'y a plus de temps à perdre. Il y va de la qualité de nos études, de la valeur de notre diplôme et, partant, de nos chances d'intégration dans un marché du travail sinistré. Il y va de notre développement, qui ne peut s'accomoder de mises sous cloche répétées et prolongées. Il y va de notre humanité. Une connaissance me faisait remarquer récemment que, de tous les facteurs ayant rendu possible la résilience de la population londonienne pendant le Blitz, le resserrement des liens sociaux, le maintien d'une « présence » sociale, avait sans doute été le plus déterminant : les obus déferlaient, des maisons s'effondraient, mais, dans le métro, on chantait, on jouait de la musique, on s'embrassait. Dans le contexte pandémique actuel, le numérique peut favoriser la résilience à court terme, mais il est impuissant sur le long terme. La distance sociale mine la résilience. 

Le retour au présentiel n'est par conséquent pas une option : c'est une nécessité absolue. Que l'on me comprenne bien, ceci n'est pas un appel à la guindaille ! L'heure n'est pas à la fête, et nous ne festoierons pas.

Soyons raisonnables, soyons responsables, portons le masque, respectons les distances, aérons, désinfectons, mais ne laissons pas plus longtemps ce virus prendre en otage notre avenir.