Une lettre ouverte d'Éric de Beukelaer, chroniqueur

Monsieur le Président Macron, Monsieur le Premier ministre De Croo,

Vous êtes nés à deux ans de distance et partagez l’idéal européen au sein d’un même groupe politique dans le Parlement de l’Union ("Renew Europe"). Face au Brexit, à la menace populiste, aux risques d’une mondialisation anarchique et aux affres de la pandémie, vous prêchez tous deux pour une Europe forte et cohérente. N’êtes-vous pas les leaders tout désignés pour faire cesser ce gaspillage d’argent (114 millions d’euros/an, selon la Cour des comptes européenne), de CO2 (19 000 tonnes, d’après un rapport parlementaire) et d’énergie humaine que représente le déplacement mensuel du Parlement de l’Union de Bruxelles à Strasbourg ? Quelle plus belle image de la gabegie européenne que de voir un Parlement déménager son siège tous les mois ?

Si par hasard ou Providence vous lisez ces lignes, je vous imagine les parcourir avec le sourire gêné de celui qui a suffisamment de soucis à gérer que pour vouloir ouvrir pareille boîte de Pandore. Pourtant, moyennant de la créativité institutionnelle, la boîte de Pandore pourrait se refermer une fois pour toutes, sans perte de prestige pour nos deux nations amies et voisines. L’exemple nous en est donné par les Pays-Bas, où Amsterdam est la capitale officielle et La Haye, le siège des institutions. Ne pourrait-on appliquer ce sage départage à l’Union européenne ? Strasbourg est le symbole de la réconciliation franco-allemande, qui est l’axe et le ciment de l’Union européenne, telle que déjà évoquée par Churchill dès 1946, dans son discours de Zurich. Nulle autre ville européenne ne mérite donc mieux le titre prestigieux de capitale de l’Union européenne. Quant à Bruxelles, elle s’est imposée au fil des années comme le siège des principales institutions européennes : la Commission, le Conseil et le Parlement. Le réalisme enjoint donc de prendre acte de cette réalité : Strasbourg "capitale" et Bruxelles "siège des institutions".

Inspirons-nous des Britanniques

Concrètement, cela changerait quoi ? Ici, ce sont les Britanniques qui sont source d’inspiration. Mieux que d’autres, ils ont compris que la démocratie repose sur des symboles d’adhésion, autant que sur une capacité d’action. D’où le départage entre Buckingham Palace et Westminster/Downing Street. À la Couronne de générer l’émotion fédératrice. Au Parlement et gouvernement de piloter l’action de la nation. Il pourrait en aller de même pour l’Union européenne. À Strasbourg d’incarner le rêve européen et à Bruxelles de le mettre en œuvre. Plus concrètement encore ? À Strasbourg, l’ouverture et la fermeture parlementaire en mode solennel, les grands discours des présidents de la Commission et du Conseil, les visites d’un chef d’État étranger ou d’une personnalité emblématique. Pour le reste, le bâtiment du Parlement accueillerait des assemblées citoyennes venues de toute l’Union pour "rêver l’Europe" en son cœur, et ce à côté d’un mégamusée de la mémoire européenne, installé au sein d’un emblématique palais de l’Union à édifier. À Bruxelles, les autres sessions parlementaires, les sommets européens et le travail de la Commission et du Conseil. Avec Strasbourg, l’Union soignerait sa visibilité en vue d’une adhésion émotionnelle des populations. À Bruxelles, les institutions veilleraient à faire fonctionner au mieux la politique européenne, tant pour les affaires intérieures que pour les relations extérieures. Fini donc le balai incessant des parlementaires entre Brabant et Alsace, sur fond d’une sourde et dispendieuse rivalité.

Monsieur le Président, Monsieur le Premier ministre, pour poursuivre sur sa lancée, l’Europe doit oser de nouveaux départs. Octroyer une fois pour toutes à Strasbourg et Bruxelles leur juste place institutionnelle serait un jalon sur le chemin d’une Union renforcée. Vous avez dit : "Renew Europe ?" Chiche…