Une carte blanche de Franklin Dehousse, Professeur à l’Université de Liège, ancien représentant de la Belgique dans les négociations européennes, ancien juge à la Cour de justice de l’Union européenne.

"Le coronavirus, c’est un truc de vieux cons !", affirmaient récemment deux de mes neveux à leur mère désespérée par leur mépris des règles de protection. Évidemment, mâle sexagénaire souffrant depuis des décennies de pathologies respiratoires, je me suis de suite senti con-cerné par leur extrême con-viction. Un de mes médecins, qui a le sens de l’humour, résumait la situation pour notre espèce en danger : "Il faut s’enterrer chez soi ou se faire enterrer au cimetière". L’abandon assez frappant des mesures de protection dans beaucoup d’endroits, spécialement par de nombreux jeunes (mais, soyons justes, ils sont très loin d’être seuls), est consternant. À leur place, on serait toutefois nettement moins catégorique. D’où cette lettre, promise à leur mère.

Parlons de la seule chose qui les intéresse vraiment

Cela ne sert visiblement à rien de leur parler de leur famille (qu’ils mettent en danger), ni du personnel de santé (qu’ils exposent à une nouvelle marée d’infections dans des situations risquées), ni des nombreux travailleurs dont la fonction interdit le confinement (dont ils aggravent les risques). On a bien compris que la morale, la justice ou le simple altruisme ne les intéressent pas. Parlons donc de la seule chose qui les intéresse réellement : eux-mêmes.

Occupés à la joie des célébrations, de nombreux jeunes négligent que le coronavirus ne constitue pas seulement une crise sanitaire, mais une crise économique, et de très grande ampleur. Même lors du grand crash de 1929, l’activité et l’emploi n’ont pas été détruits aussi brutalement. Par voie de compensation, le déficit de l’État n’a jamais augmenté aussi vite. Certes, dans le confort de la vie scolaire, on peut aisément manquer cette réalité. Les dizaines de millions de chômeurs et d’entreprises en faillite virtuelle d’Europe, eux, n’ont pas ce luxe. Chaque fois qu’une personne renforce la circulation du coronavirus en violant les règles, elle renforce cette spirale de pauvreté (qui rendra aussi plus difficile de lutter contre le réchauffement climatique).

Le risque personnel des jeunes est toutefois bien plus grand. Chaque fois qu’ils renforcent la propagation du virus, ils accroissent la probabilité d’un nouveau lockdown, avec nouvelle fermeture de leurs écoles et universités. Or, toutes les recherches prouvent que les interruptions des études, surtout longues ou répétées, nuisent considérablement aux futurs revenus des jeunes. Mépriser les règles de protection aujourd’hui, c’est se défavoriser par rapport aux autres demain.

La sensation de rentrer dans une mer de glace

Le pire reste toutefois autre part. Chaque fois qu’une personne renforce par insouciance la circulation du virus chez les autres, même sans être malade, elle renforce la crise économique. Chacun doit regarder attentivement les rues, où les commerces commencent à fermer, ou ses connaissances, dont certaines voient leur revenu et/ou emploi menacé. Dès demain viendra hélas le tour des jeunes, en pire. Car les recherches prouvent aussi que les générations qui commencent leur carrière en crise aigüe subissent une perte irrécupérable de revenus et d’emplois pour la vie. Une résurgence nouvelle de la pandémie sera donc une catastrophe d’abord pour les jeunes. Tous ceux qui arriveront sur le marché de l’emploi auront la sensation immédiate de rentrer dans une mer de glace.

Les grandes crises comportent des morts physiques, mais aussi des morts économiques (voir chaque après-guerre). À force de se centrer sur la maladie, beaucoup, comme mes neveux chéris, n’ont pas encore compris cette réalité essentielle (masquée de plus par une communication gouvernementale hésitante et déséquilibrée). Si, de fait, la mort physique menace d’abord les vieux cons, la mort économique, elle, menace surtout les jeunes imbéciles. Avec une légère différence, car jusqu’ici les morts physiques se comptent (encore) en dizaines de milliers, mais les morts économiques (déjà) en dizaines de millions. Même avec une éducation mathématique de plus en plus lacunaire, on peut percevoir la différence de taille.

Pour résumer, il subsiste un risque majeur de résurgence de la pandémie sans le maintien d’une forte discipline collective (voir le dérapage en cours aux États-Unis et les irruptions soudaines çà et là en Europe). Chaque fois qu’un jeune viole les règles de protection du coronavirus, il détruit des emplois, et probablement le sien dans le futur. À leur place, cela préoccuperait beaucoup plus que d’exalter la liberté de faire des bêtises.