Une lettre de Shanan Khairi, docteur en médecine et licencié en histoire contemporaine (ce médecin s'exprime à titre personnel).

Chers concitoyens confinés, en tant que médecin bruxellois, je ne veux pas vous rappeler la crise sanitaire et démocratique que nous traversons. Vous la connaissez. Je veux vous rappeler qu’il vous revient plus que jamais de donner un sens à ce mot : "citoyen".

Face à cette crise, nous n’appliquons pas les recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé. Celles-ci, pourtant très claires, énumèrent une série de réponses graduées face à la crise. Les premières d’entre elles sont le dépistage systématique de tous les malades suspects de Covid 19 et, en cas de positivité, de tous leurs contacts des deux dernières semaines. D’isoler tous les positifs dans des structures de soins ou au domicile sous contrôle de l’Etat. De construire des infrastructures, que ce soit des structures de soins ou de tests provisoires ou d’usines visant à manufacturer le matériel nécessaire. De réquisitionner, de former ou d’engager rapidement tant du personnel qualifié que non qualifié pour diverses tâches. Et de nombreuses autres mesures. Toutes les mesures de fermetures d’établissements ou de quarantaines et confinements prévues le sont en dernier recours, et également de manière graduée.

Les mesures dans le reste du monde

La Chine s’est employée à mettre en oeuvre peu ou prou l’ensemble de ces mesures. La Corée du Sud, le Japon ou Taiwan, frappés rapidement par la contagion, n’ont appliqué que les mesures de première ligne préconisées par l’OMS mais avec volontarisme et méthode. Ces derniers pays ont réussi à contrôler leurs épidémies sans aucune mesure de confinement de leurs populations ni arrêt d’entreprises. Des tests en masses. La construction en quelques jours de nombreuses infrastructures. La Corée du Sud elle même a connu une pénurie de masques. Elle a immédiatement construit une usine pour en produire. Des réquisitions. D’argent. De matériel. De travailleurs.

L’Italie a rapidement mis en oeuvre des mesures de confinement, dès le 7 mars. Mais n’a été capable de rien faire d’autre d’efficace. Car, pour éviter une faillite à la grecque, elle a depuis plusieurs années mis tant son système de soins que d’autres services publics à genoux. Nous en voyons le résultat aujourd’hui. Des malades sévèrement atteints récusés. Des médecins débordés. Tout le pays paralysé. Des cadavres laissés dans des domiciles. Malgré les mesures de quarantaine et confinement, l’épidémie y continue ses ravages avec un taux de mortalité sans nul autre pareil dans le monde.

Charité

Nous n’avons jusqu’ici appliqué quasiment aucune des mesures de base prescrites par les autorités sanitaires mondiales. Tant la plupart des "experts" que les autorités nous expliquent que nous n’en avons pas les moyens. Alors que nous sommes l’un des pays les plus riches du monde, bien plus riche par exemple que la Corée du Sud (Le PIB/ habitant à PPA de la Belgique est de 46301 US$ et celui de la Corée du Sud de 39387 US$). Alors que le gouvernement a déjà dégagé 9 milliards d’euros en aides aux entreprises et aides économiques diverses pour compenser les effets de la crise économique majeure que le confinement entraînera. Les CHU font quant à eux appels à la charité via des appels aux dons. Le matériel, nous attendons que d’autres pays nous le livre ou nous ne l’espérons plus. Depuis des semaines.

Le confinement

En lieu et place, nous avons adopté brutalement, avec une facilité déconcertante et dans le flou juridique le plus total des suspensions de nos libertés civiles fondamentales sans précédent depuis la seconde guerre mondiale à l’initiative exclusive de l’exécutif et sans aucun contrôle parlementaire jusqu’ici. Sans aucun débat non plus sur la balance entre liberté et sécurité. Nous prenons modèle sur les mesures d’exception prises par la Chine et copiées, avec le succès que l’on sait, par l’Italie. Et ces mesures seront probablement encore durcies et prolongées. Des autres mesures prises par la Chine, il n’en est pas question. Les exemples de la Corée du Sud, du Japon ou de Taiwan ne sont quant à eux qu’exceptionnellement évoqués.

Nous ne comptons donc que sur le confinement… et sur le système de soins existant. Vous n’avez pas idée de la dégradation de notre système de soins. Ou vous n’avez pas voulu la voir. Depuis trente ans, nos gouvernement, en votre nom et avec vos votes, ont contingenté les moyens techniques hospitaliers, empêché via le numérus clausus des étudiants ayant réussi sept années éprouvantes de médecine d’exercer, fait travailler les assistants spécialistes jusqu’à plus de cent heures par semaine, limité le nombre de lits des services hospitaliers, sous payé l’ensemble du personnel tant médical que para-médical ou technique,… Pour "équilibrer les budgets". Rien d’autre.

Si nous sommes malades, nous sommes priés de venir travailler

Vous n’avez pas idée des conditions actuelles de travail du personnel hospitalier face à cette crise. Si nous sommes malades, nous sommes priés de venir travailler. Si nous sommes positifs au Covid 19, nous sommes également priés de venir travailler mais avec un masque. Si porteurs de pathologies chroniques ou sous immunosuppresseurs, nous sommes priés de venir travailler. Nous sommes priés de "ne pas avoir de crainte trop forte pour nous-mêmes". Des listes de médecins à la retraite d’âges canoniques sont faites "au cas où". Les "indications" de tests du personnel malade tout comme les indications de port de masques et d’autres précautions se réduisent au fil des semaines. Au fil des pénuries.

Nous n’avons pas besoin de médailles

Nous n’avons pas besoin d’être qualifiés de héros. Nous n’avons pas besoin d’applaudissements. Nous n’avons pas besoin de médailles. Nous n’en avons jamais eu besoin.

Nous avons besoin d’un gouvernement qui mobilise toutes les richesses et forces nécessaires de la société. Fusse par des réquisitions. Nous avons besoin de parlementaires qui, tout comme nous, soient à leurs postes et pas calfeutrés. Nous avons besoin d’une presse faisant son travail d’information et d’interpellation. Nous avons besoin de citoyens qui fassent vivre la démocratie et nous donnent les moyens de vivre et travailler décemment. Nous en avons toujours eu besoin.

Le confinement de toute la population n’est en rien la seule réponse à apporter face à une épidémie. Il est la dernière réponse, la plus extrême et désespérée, et, lorsqu’il est nécessaire, il ne peut se suffire à lui-même. Il est temps d’apporter d’autres réponses. Il est toujours temps.