Lettre ouverte envoyée à Monsieur le Premier Ministre Guy Verhofstadt

par le Professeur André Berger, le 15 janvier 2003

 

L'Electricité Nucléaire au Service du Développement Durable

et au Secours des Sinistrés

 

Sortir du nucléaire en ce début du 21ième siècle est non seulement un anachronisme, mais est et restera, pour longtemps encore, la plus grande erreur jamais commise par un gouvernement en Belgique. Poursuivre et développer l'électricité nucléaire est, au contraire, une des manières parmi les plus efficaces de servir le développement durable.

2002 est la seconde année la plus chaude des 150 dernières années pour lesquelles les observations météorologiques existent. Elle vient immédiatement après 1998 qui a battu tous les records, y compris des 1000 dernières années pour lesquelles on a pu reconstruire le climat de la Terre (1). Contrairement à 1998, 2002 n'a été que faiblement influencée par le phénomène El Niño et, à ce titre, pourrait donc bien constituer une preuve majeure de la contribution humaine au réchauffement global. En Europe, la température annuelle moyenne a augmenté de 1,2°C au cours du dernier siècle, deux fois plus que la moyenne globale planétaire (3). La banquise arctique fond à un rythme accéléré. A Uccle (4), 2002 est une des trois années les plus chaudes qu'on ait pu observer depuis 1833 et la paire 2001-2002 détient le record absolu des précipitations pour la même période.

Parallèlement la concentration en CO2 dans l'air a atteint 371 ppmv (parties par million en volume (11)), une valeur inégalée au cours du dernier million d'années. Si les prévisions du Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'Evolution du Climat (2) se réalisent, il faudra remonter plusieurs millions (voire dizaines à centaines de millions) d'années dans l'histoire du passé de la Terre pour trouver des températures et des concentrations en CO2 aussi élevées que celles prévues pour le 21ième siècle. De plus, nos calculs (5) montrent que les impacts des activités humaines sur le climat ne se limiteront pas au 21ième siècle, mais s'étendront sur plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d'années à venir.

A très longue échéance, il se peut qu'une planète plus chaude soit plus agréable à vivre. En attendant, la transition sera plus que probablement pénible étant donné le temps mis par la Société pour comprendre, admettre et s'adapter à une situation qui évolue trop vite pour elle (6). Vagues de chaleur, sécheresse, inondations, tempêtes, épidémies, plus fréquentes et plus intenses que jamais, constituent un cortège d'événements difficilement gérables par un monde qui n'y est guère habitué.

Cela souligne à souhait combien nous devons être vigilants et mettre tout en œuvre, le plus vite possible, pour nous adapter aux nouvelles circonstances climatiques et pour réduire leurs impacts autant que faire se peut.

Vous avez été un de ceux, Monsieur le Premier Ministre, à plaider avec force, à Johannesburg, pour l'application immédiate du protocole de Kyoto et son prolongement dans le futur. Je ne peux que partager votre point de vue et renchérir. L'application stricte de ce Protocole n'est, en effet, qu'une entrée en matière : si nous voulons limiter le réchauffement global à une valeur acceptable – au sens d'un développement durable –ce Protocole devra non seulement être prolongé, mais aussi renforcé considérablement. Pour limiter le réchauffement global de 1° à 2°C, le calcul des experts montre que les émissions globales planétaires doivent être réduites de plus de 50 % dès à présent !

Vous n'ignorez pas, Monsieur le Premier Ministre, que le protocole de Kyoto requiert que les pays industrialisés diminuent de 5,2% seulement leurs émissions globales de gaz à effet de serre, dont le CO2 est le principal, d'ici les années 2008 à 2012. Lors des négociations, l'Europe, volontaire, a promis une réduction de 8 % et la Belgique de 7,5 %. Qu'en est-il actuellement et comment les experts – toutes disciplines confondues – voient-ils l'avenir ?

Grâce principalement à la réunification de l'Allemagne et à la libéralisation de la production d'électricité en Grande Bretagne (7), l'Europe globalement respecte aujourd'hui sa promesse. Toutefois, en l'absence de mesures nouvelles, elle ne pourra pas atteindre son objectif d'ici les années 2010. Pour la Belgique, la situation est nettement plus sérieuse. Alors qu'en 2000 nous aurions dû être 3,75% en dessous de nos émissions de 1990, nous étions 6,7% au-dessus. Cela représente quelque 14,7 millions de tonnes de CO2 (équivalent) au dessus de notre promesse. Si, comme il faut s'y attendre, le Protocole de Kyoto devient contraignant, tout dépassement des objectifs qui n'aura pas été compensé par une contribution à assainir la situation dans un autre pays fera l'objet d'une amende via l'achat obligatoire de permis d'émettre. De tels permis sont actuellement cotés à la bourse de Londres à raison de quelque 75 € la tonne de CO2. Si nous devions payer aujourd'hui, la note serait donc déjà de 1,1 milliards d'Euros (45 milliards de francs belges), c'est-à-dire de 110 € à payer par chacun des 10 millions d'habitants que nous sommes.

Que dire alors des années 2010 pour lesquelles les prévisions montrent définitivement que la Belgique sera dans l'impossibilité matérielle de respecter ses promesses ? La Commission européenne et l'Agence européenne de l'Environnement (8) prévoient que, dans les conditions actuelles, nos émissions atteindront 162,3 MtCO2eq, c'est-à-dire 31,8 millions de tonnes au dessus de l'objectif de Kyoto. Si des mesures additionnelles étaient prises dans les plus brefs délais, nous pourrions espérer réduire ce dépassement à 17,7 MtCO2eq. Quelle que soit la situation, il faut donc nous attendre à devoir payer de 1,3 à 2,4 milliards d'Euros pour non-respect de notre engagement. Ces montants dépendent évidemment de la cotation en bourse de la tonne de CO2eq, mais même dans les conditions les plus favorables du marché, nous payerions au moins entre 450 et 800 millions d'Euros. De plus, n'oublions pas que la politique de Kyoto n'a de sens que si elle se prolonge, ce qui – évidemment – implique que de telles sommes devraient être versées chaque année.

Une telle situation est-elle évitable ? Oui, même mieux, elle est réversible et, en agissant vite, Kyoto pourrait devenir une source considérable de profits pour la Belgique. La solution réside essentiellement dans une production d'électricité propre, non émettrice de CO2. A l'heure actuelle, et au moins pour plusieurs décennies encore, l'électricité nucléaire est la seule qui puisse venir à notre secours. Evidemment, pour cela, il faut accepter d'analyser sereinement et objectivement le problème, en refusant toute argumentation subjective et sectaire. Dans un domaine devenu aussi sensible après 50 ans de matraquage médiatique, seule une discussion basée sur des faits concrets permet de cerner sereinement la vérité.

D'abord les arguments utilisés contre le nucléaire sont-ils justifiés ? Qu'on le veuille ou non, notre civilisation est une civilisation du risque. Parmi tous ceux que nous encourons celui de l'électricité nucléaire est bien parmi les moindres. La sécurité des centrales est des milliers de fois supérieure à celle des industries lourdes, de la chimie et des biotechnologies. Les déchets nucléaires sont bien moins dangereux que les déchets industriels, pharmaceutiques et hospitaliers, voire même ménagers. Par rapport aux substances chimiques inertes dangereuses, ils ont au moins le mérite d'avoir un temps de vie limité (même s'il nous semble long) et les technologies de pointe montrent que leur quantité et leur radioactivité résiduelle sont appelées à diminuer considérablement dans l'avenir.

Reste le terrorisme. Ici, aussi, faut-il rappeler que ce fléau des temps modernes est essentiellement basé sur l'arme blanche, chimique ou autre conventionnelle et, actuellement plus encore, sur l'arme bactériologique. De toute façon, quoi que l'on fasse, le refus de l'électricité nucléaire, n'empêchera jamais une puissance de se doter d'un armement nucléaire. A l'opposé, l'électricité et l'utilisation pacifique de l'énergie nucléaire sont bien loin de conduire systématiquement à l'arme nucléaire. Au contraire, c'est en fuyant le réalisme qu'on fantasme le plus. Finalement rappelons que le prix de l'électricité nucléaire comprend non seulement le coût de la production, mais aussi celui du démantèlement des centrales et du traitement et stockage des déchets. Aucune autre industrie n'inclut pareille provision pour l'assainissement de notre environnement.

Cela étant, l'incidence économique et environnementale de l'électricité nucléaire mérite-elle qu'on s'y attarde ? Pour fixer les idées et surtout donner un ordre de grandeur du potentiel que représente l'électricité nucléaire, comparons d'abord deux politiques extrêmes. Qu'en serait-il si nous nous passions de toutes les centrales nucléaires actuellement en service en Belgique ou, au contraire, si nous transformions toutes nos centrales thermiques en centrales nucléaires ? Précisons que les estimations budgétaires qui suivent ne tiennent compte que du prix "Kyoto" de la tonne de CO2eq émis ou sauvé et que celui-ci est pris à la valeur de 75 €. Fin du 20ième siècle, notre production d'électricité se faisait à raison de 55% à partir du nucléaire, de 43% à partir des centrales thermiques et de 2% à partir du renouvelable. Dans ces conditions, le passage du nucléaire au thermique se serait soldé par des émissions supplémentaires de 38,8 MtCO2. Ce chiffre représente donc ce que le nucléaire nous permet de sauver actuellement en émission de CO2 : 25% de nos émissions totales ! Une telle politique nous aurait placé 54,7 MtCO2 au dessus de l'objectif de Kyoto et nous aurait obligé de payer une amende supplémentaire de 2,91 milliards d'Euros. Au contraire, la conversion des centrales thermiques actuelles en centrales nucléaires, se solderait par une diminution des émissions de CO2 de 30 Mt. Cela nous placerait en position bien plus favorable par rapport à notre objectif puisque nous serions alors 10 points en dessous de Kyoto. Au marché des "permis d'émettre", la vente de ce boni nous rapporterait 2,25 milliards d'Euros. Différence entre les deux politiques 5,16 milliards d'Euros, sans compter que le boni de 2,25 milliards d'Euros permettrait aisément d'indemniser les victimes d'inondations et autres catastrophes climatiques et d'investir dans des infrastructures indispensables pour se protéger de tels cataclysmes à l'avenir.

La Belgique est-elle suffisamment riche pour ignorer de tels enjeux ? Un compromis politique est-il raisonnable face à de telles sommes ? Avons-nous le droit d'hypothéquer de la sorte l'avenir de nos enfants en les endettant à jamais et en manquant une occasion unique d'investir à long terme ? Pour tout citoyen responsable, la réponse est clairement non. Pour s'en convaincre, construisons ensemble un scénario – volontairement des plus optimistes – et respectant l'objectif de Kyoto de ne pas dépasser des émissions de 130,5 MtCO2eq en 2010. Admettons d'abord une augmentation de la production d'électricité de 10% seulement et exigeons que les émissions des gaz autres que le CO2 soient réduites de 15%. L'optimisme réside ici dans le fait que nos émissions de méthane sont extrêmement réduites, ainsi d'ailleurs que celles de l'oxyde d'azote et que nous avons déjà arrêté toute émission de fréons. Poursuivons en exigeant de réduire de 15 % également les émissions de CO2 provenant des secteurs autres que de l'électricité. Ici aussi force est de constater que les industries et le tertiaire ont déjà fait un effort sérieux et que toute réduction supplémentaire dans ces secteurs devient de plus en plus coûteuse et difficile. Reste le transport, où les prévisions parlent d'une hausse inévitable de quelque 30% dans les cinq prochaines années ! Seule une politique extrêmement volontaire dans ce secteur visant à poursuivre et repenser le transport en commun et à remettre en activité le transport des marchandises par chemin de fer et par les canaux pourrait avoir un effet, mais malheureusement, seulement à long terme. Finalement, autorisons une production d'énergie verte à raison de 18% de la demande. Si celle-ci devait être fournie par le vent, 6900 éoliennes seraient nécessaires, alors que les estimations de la Commission Ampère (9) parlent très objectivement d'une implantation maximale possible (vu l'espace disponible) de 2500 ! Dans ces conditions, les centrales thermiques ne pourraient dépasser une émission maximale de 26,1 MtCO2, c'est-à-dire une production d'électricité de 44,3 TWh (terawatt-heure) à partir des technologies les plus avancées dans ce domaine. Il reste donc à produire 30,7 TWh, c'est-à-dire 33,6 % de la demande d'électricité sans émettre de CO2 et la seule possibilité demeure de le faire par les centrales nucléaires.

En conclusion, cela montre combien, même dans les hypothèses plus qu'optimistes reprises dans ce scénario, le nucléaire reste en Belgique (10) indispensable et que toute politique visant à s'en passer relève de l'utopie, voire du mensonge à la population. Et ce, sans même parler des problèmes que crée ne fut-ce que l'intention de se retirer du nucléaire pour la sécurité, pour le développement et pour l'emploi. Quel technicien, quel universitaire et quel investisseur voudrait encore parier sur un domaine sans avenir ? Plutôt que de se retirer du nucléaire, nous devrons en faire la promotion et investir dans cette source d'énergie dont le rapport qualité/prix est, et restera encore, pour plusieurs décennies, le meilleur. Nous rejoignons ici la Commissaire européenne chargée des Transports et de l'Energie affirmant que "l'Union Européenne ne peut se permettre le luxe (…) de renoncer à l'énergie nucléaire". Cela permettra en plus de valoriser le know-how développé par notre pays dans ce domaine au cours des cinquante dernières années et d'attendre des jours meilleurs. Non seulement nous rendrons service à notre pays, mais nous donnerons l'exemple de ce qu'est une participation réelle, responsable, au développement durable.