Une opinion signée par un millier de médecins engagés, membres du collectif Docs for Climate Belgium (*).

Cette lettre ouverte de médecins s’adresse aux citoyens, aux journalistes et aux responsables politiques belges. Elle souligne le lien existant entre les phénomènes liés au dérèglement climatique et la santé de nos populations. Le diagnostic scientifique est clair et le traitement urgent. Nous devons agir, ici et maintenant, tous secteurs confondus, afin de limiter le dérèglement climatique. Il s’agit d’une urgence de santé publique.

Nous, médecins signataires, sommes extrêmement inquiets des conséquences du dérèglement climatique et environnemental sur la santé de nos populations, surtout pour les groupes les plus vulnérables. La faiblesse des réponses apportées jusqu’ici par nos gouvernements nous mène à emboîter le pas aux mouvements de la société civile afin de demander une réaction immédiate, adéquate, et proportionnée à "la plus grande menace du 21e siècle sur la santé mondiale", comme le déclarait en 2018 "The Lancet", une des revues scientifiques médicales les plus reconnues au niveau international (1) .

Nous entendons les avertissements répétés des scientifiques quant aux conséquences du dérèglement climatique et environnemental (2) . Elles ont d’ores-et-déjà un lourd impact sur la santé physique et mentale de centaines de millions d’êtres humains à travers le monde. Elles augmentent en de nombreux endroits les inégalités, l’insécurité alimentaire, les pénuries d’eau, les conflits et les migrations. Elles seront, demain, la cause d’autant de souffrances pour nos enfants.

Parmi ces conséquences, nous relevons une augmentation en fréquence et en intensité d’évènements climatiques extrêmes (vagues de chaleur, inondations, sécheresses, incendies,…), une diminution de la qualité de l’air, une chute de la biodiversité, une dégradation des écosystèmes, une diminution de la productivité économique et agricole ou encore un accès à l’eau plus difficile voire impossible selon les régions.

Ces conséquences entraînent notamment une hausse de la mortalité liée aux températures extrêmes, une augmentation des pathologies respiratoires (asthme, allergies,…), une expansion des maladies tropicales transportées par les moustiques et autres vecteurs (malaria, dengue, Zika,…), une recrudescence de certaines maladies infectieuses ou encore la survenue de souffrances psychiques liées aux dérèglements environnementaux, aux catastrophes et aux conflits climatiques (éco-anxiété, syndrome de stress post-traumatique, …) (3) .

Ces pathologies concernent en premier lieu les plus vulnérables parmi lesquels les sujets âgés, les nourrissons, les jeunes enfants, les patients atteints de maladies chroniques, les femmes enceintes et les personnes en situation de précarité. Elles vont surcharger et compromettre la viabilité des systèmes de santé en Europe et dans le monde.

Les recommandations du GIEC sont claires : afin de limiter le réchauffement climatique à 1,5°C et ainsi maintenir le système terre dans une "zone de viabilité pour les humains", il est impératif de réduire très rapidement les émissions mondiales de gaz à effet de serre en vue d’atteindre des émissions nettes nulles avant 2050. Les experts tirent trois conclusions spécifiques sur le lien entre le dérèglement climatique et la santé (4) : "chaque dixième de degré compte : plus le réchauffement climatique est élevé, plus le risque sur la santé est grand"; "les mesures pour limiter le réchauffement climatique pourraient avoir un effet positif important sur la santé des populations", et finalement, "plus nous attendons avant d’agir, plus grandes seront les adaptations nécessaires afin de préserver notre santé".

Dès lors, en tant que scientifiques et professionnels de la santé, nous ne pouvons accepter l’incapacité de nos gouvernements à respecter les engagements pris lors de la ratification de l’Accord de Paris en 2015. La Belgique - dont le taux d’émissions par habitant est historiquement et à ce jour parmi les plus élevés au monde - ne prend actuellement pas sa part de l’effort. Nous pensons que cet échec, notamment lié à la peur de penser différemment et pourtant positivement l’évolution de nos sociétés sur le long terme, met la population en danger à court terme et génère dès aujourd’hui un mal-être profond parmi un nombre croissant de nos concitoyens.

Dans ce contexte, nous comprenons et soutenons les revendications des mouvements Youth For Climate, Extinction Rebellion et Coalition Climat qui demandent des actions drastiques et des résultats concrets afin de nous mettre sur la voie d’un monde viable pour les humains et pour le reste du vivant, dont nous dépendons par ailleurs.

En conséquence, nous demandons aux gouvernements et parlements :

● d’adopter et de mettre en œuvre un Plan National Énergie Climat qui permette d’atteindre la neutralité carbone bien avant 2050 ;

● de mettre sur pied un Conseil Climatique Indépendant composé de représentants scientifiques des différents secteurs et de représentants de la population. Celui-ci serait chargé d’évaluer la mise en œuvre de ce Plan, de conseiller les gouvernements sur les mesures à mettre en œuvre et d’informer la population des résultats obtenus ;

● de communiquer clairement sur les conséquences du dérèglement climatique et environnemental sur la santé des Belges, ainsi que sur les mesures individuelles et collectives permettant de diminuer les émissions de gaz à effet de serre bien avant 2050 ;

● de désinvestir les moyens financiers publics des sociétés dont l’activité contribue au dérèglement climatique et à la dégradation de l’environnement, et de les réinvestir dans le développement d’une économie soutenable, décarbonée, socialement équitable, respectueuse de la santé, et résiliente face aux changements à venir ;

● d’assurer qu’aucun étudiant ne soit diplômé sans avoir eu l’opportunité d’être formé aux enjeux climatiques et environnementaux liés à son secteur  (5) .

 De notre côté, en tant que médecins, nous nous engageons :

● à développer et partager nos connaissances sur les conséquences et les risques induits sur la santé par le dérèglement climatique et environnemental ;

● à soutenir nos patients et la population face au stress généré par les incertitudes liées aux changements en cours et à venir ;

● à les encourager dans leurs souhaits de changements individuels ;

● à participer à la réduction de l’empreinte environnementale du secteur de la santé.

Le diagnostic scientifique est clair et le traitement urgent. Il ne suffit pas de s’adapter au changement. Nous devons agir, ici et maintenant, afin de limiter le dérèglement climatique et environnemental. Il s’agit d’une urgence de santé publique. Je signe ici .

(1) : Lancet countdown 2018

(2) World Scientists’ warning to Humanity

(3) : Par exemple : https://www.adapt2climate.be/secteur/sante/#a2c_impact6a14-7dcf4212-7e51

(4) : https://www.who.int/globalchange/181008_the_1_5_healthreport.pdf

(5) Voir en France : https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2019/04/Résumé-aux-décideurs_FR_WEB.pdf

(*) : Liste des signataires :