Une opinion de Bruno Colmant, membre de l'Académie royale de Belgique et professeur à l'UCLouvain ; Eric de Beukelaer, prêtre et chroniqueur ; et Baudouin Decharneux, membre de l'Académie royale de Belgique et professeur à l'ULB.

Ceci n’est pas un poisson d’avril. Au fond de l’océan, Léviathan - par allusion au livre de Thomas Hobbes - vit reclus. Faisons-le remonter. Et face à l’hyper-capitalisme, réhabilitons l’État, rebâtissons son efficacité.

Léviathan : en 1651, Thomas Hobbes publie un livre qui fera date. Soucieux de fonder la légitimité du pouvoir politique sans faire appel à la traditionnelle justification sacrale ("Dieu veut l’État"), le philosophe anglais postule une société prépolitique, qu’il nomme "état de nature", où l’individu est livré au pouvoir du plus fort. Afin de se prémunir contre pareille loi de la jungle, les hommes transposent par "contrat social" leur liberté naturelle à une superstructure, qui garantira la paix publique. Ainsi naît la dimension politique. Ce souverain, Thomas Hobbes le surnomme "Léviathan", par allusion au mythique monstre marin dont parle la Bible.

Deux tentations

Face à Léviathan, deux tentations contradictoires existent. La tentation totalitaire - de gauche (communisme) comme de droite (fascisme) - fait de l’État un absolu qui écrase toute dignité individuelle. La tentation libertaire - de gauche (anarchiste) comme de droite (ultra-capitaliste) - confine Léviathan dans son fond marin, afin que les passions humaines puissent triompher.

Depuis la chute du mur de Berlin et la fin du totalitarisme de gauche qui l’alimentait, c’est dans le piège d’un libertarisme de droite que nos démocraties sont tombées. Au nom des impératifs de l’économie mondialisée, l’État fut dépouillé de ses attributs et réduit à sa portion congrue. Tout pouvait, voire devait, être privatisé - et ce jusqu’à la justice, l’armée et la police. Avec deux résultats catastrophiques. Primo, une incapacité viscérale à planifier le long terme (sic. le réchauffement climatique), car l’économie maximalise l’immédiat privé plutôt que de gérer l’avenir collectif. Secundo, une augmentation des inégalités. Entre la justice économique (le pain coûte 1,50 euro pour un sans-abri, comme pour un milliardaire) et la justice morale (si quelqu’un n’a pas le minimum pour vivre dignement, ce n’est pas juste), Léviathan ne pouvait plus guère servir de médiation, via la justice distributive, qui - par l’impôt - prélève aux nantis, afin d’assurer une sécurité sociale aux démunis.

Crise sanitaire, crise du politique

L’actuelle pandémie fait apparaître ces dérives en pleine lumière. Depuis trois mois et demi, nous aurions pu nous préparer. Il ne faut pas être épidémiologiste pour saisir qu’un virus ne s’arrête pas aux frontières. Aucun leader politique n’a cependant osé prendre à temps une décision "antiéconomique". Et ce - soyons honnêtes - pour la raison que nous, les électeurs, devenus plus consommateurs que citoyens, ne l’aurions ni comprise, ni acceptée. Que serait Venise sans ses paquebots remplis de touristes chinois venus dépenser ? Et tant pis pour le drame qui secouera le nord de l’Italie quelques semaines plus tard. Notre pays, quant à lui, avait d’autres priorités, paralysé par le virus communautaire. Chacun s’est donc contenté d’une communication rassurante : "Nous sommes fin prêts". Et que constate-t-on aujourd’hui ? Mis à part pour quelques privilégiés, il n’y a pas suffisamment de masques, guère de possibilités de tester la population, un manque de place dans les services d’urgence, une pénurie de respirateurs… La crise sanitaire est donc aussi une crise du politique.

Léviathan, reviens…

Il ne s’agit pas d’appeler de ses vœux une collectivisation de tous les moyens de productions, mais bien de rendre à Léviathan - au politique - sa juste place (ce que souligne jusqu’au très "free-trade minded" magazine britannique "The Economis t" du 21 mars pp. 26-27). On ne gère pas un État comme une entreprise, car les biens publics doivent être accessibles à tous et ne peuvent pas être produits dans un contexte de concurrence.

L’entreprise est, par essence, en quête de monopole (la concentration des richesses étant d’ailleurs liée à l’émergence de monopoles privés, de type Gafa) et obéit aux lois de rentabilité du marché qu’elle essaie d’influencer. Joseph Schumpeter avait d’ailleurs parfaitement pressenti que le moteur de l’innovation était d’échapper à la concurrence, afin de jouir d’une situation monopolistique temporaire. L’État se gère, quant à lui, dans le subtil équilibre de la prospérité individuelle et de la solidarité collective. Les missions de l’État portent avant tout sur des secteurs non marchands, comme l’éducation et la santé. C’est pour cette raison que la privatisation des biens communs est toujours périlleuse.

Alors, oui bien sûr, le néolibéralisme anglo-saxon est idéal pour booster l’économie : il apporte l’émulation, l’innovation, la croissance économique et l’élévation du niveau de vie. Mais à quel prix ? Il exige une mobilité parfaite et l’employabilité optimale du facteur humain. Nos États-providence européens furent bâtis sur d’autres valeurs : les acquis sociaux, la stabilité et la solidarité du travail.

Jusqu’au krach de 2008, un certain équilibre avait été maintenu entre le capital et le travail. Depuis, l’hyper-capitalisme a triomphé. La sphère marchande, désormais mondialisée et numérisée, transforme Léviathan en petit poisson d’avril, dont les géants de l’économie s’amusent en le balayant sur leur passage. Il en résulte une amertume sociale et des conflagrations socio-économiques.

Après la crise

Au lendemain de cette pandémie, il s’agira de remercier ceux qui ont fait leur devoir, parfois au-delà de leurs forces, et éventuellement de sanctionner ceux qui, aux responsabilités, se sont offert le luxe de la désinvolture.

Nous serions cependant myopes si nous nous contentions d’évaluer l’aspect individuel de cette crise. Son véritable enjeu est structurel : il s’agit de rendre à Léviathan ce qui lui revient. Et d’y placer des politiques à la hauteur professionnelle et morale de la tâche. Entre capitalisme sauvage et égalitarisme démobilisateur, une voie médiane s’impose : il faut rebâtir l’efficacité stratégique des États et consolider celle de l’Union européenne. Pareille réhabilitation s’impose dans de nombreux domaines, au travers d’investissements publics et de dépenses sociales : éducation, mobilité, transition climatique, financement des transferts sociaux et des soins de santé, sécurisation des services publics, etc.

En clair : hormis la découverte d’un vaccin contre le virus, cette crise ne sera réellement traversée que si, du fond des océans où il demeure en confinement, nous faisons remonter Léviathan.

Titre et chapô sont de la rédaction.