Une carte blanche de Jean-Marie Dermagne. Avocat en ancien bâtonnier. Porte-parole des avocats pour la démocratie.

Cinq années de bagne ! C’est la première peine à laquelle a été condamné Jean Valjean. Motif : avoir volé un pain après avoir brisé la vitrine d’un boulanger. 

Si cette sentence, comme toute l’aventure qui suit, est le fruit de l’imagination, qu’on sait féconde, de Victor Hugo, elle n’a rien d’irréaliste : l’histoire de la justice pénale révèle, à l’égard des voleurs, une sévérité implacable inspirée par la protection, tenue pour allant de soi, du sacro-saint droit de propriété. Et si Hugo situe ses Misérables au début du XIXe siècle, le sort de Jean Valjean n’est malheureusement pas encore devenu anachronique : nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, se retrouvent derrière les barreaux pour des vols alimentaires ou des larcins du même acabit qui irritent les "honnêtes gens" et, si les bagnes ont été supprimés, le quotidien dans certaines prisons n’est guère plus enviable que celui des forçats du XIXe.

Les "misérables d’aujourd’hui"

Le président Magnaud, tous les étudiants en droit en entendent parler : ayant eu l’audace de relaxer une voleuse de pain, il est un pionnier de l’"état de nécessité" ! Pour l’acquittement qu’il a osé prononcer - c’était en 1898 -, il fut vilipendé par la presse de droite mais encensé par Georges Clemenceau qui, dans le journal L’Aurore, lui attribua le surnom de "bon juge" que l’histoire pénale a conservé. Il n’a toutefois pas fait école, ce "bon juge" ! Les "misérables d’aujourd’hui" qui invoquent leur dénuement pour expliquer un méfait se font souvent rembarrer. Motif ? Ils n’avaient qu’à choisir l’aide sociale au lieu de la délinquance… 

Depuis quelques années, la presse se fait ainsi l’écho de condamnations à des peines de prison pour des vols de produits périmés jetés dans les poubelles des grands magasins ! Certes, un voleur de pain ou de bicyclette ne va plus ipso facto en prison. Mais, faut pas qu’on l’y reprenne ! Ni qu’il snobe le juge en restant à la rue ou dans sa cambuse au lieu de se présenter au tribunal ! S’il a un "casier", la "case prison" lui est à peu près garantie. Idem s’il fait défaut : alors qu’ils pourraient prendre l’absence d’un suspect poursuivi comme une marque de confiance, les juges y voient plutôt, outre un aveu de culpabilité, un manque d’intérêt et de respect. Pourtant le "défaut" n’est souvent qu’une politique de l’autruche causée par une "distance culturelle" : du coup, les prisons débordent de paumés qui n’ont tué ni violé personne mais qui n’ont pas pu se défendre…

Les exclus de la prospérité

Aux voleurs de biens de première nécessité (ou de l’argent pour s’en procurer) se sont ajoutés, signe des temps, les délinquants "routiers". Conduire sans permis parce qu’on n’a pas la possibilité de payer une auto-école ou sans assurance parce qu’on n’a pas de quoi régler les primes conduit aussi derrière les barreaux. Surtout si, comme Jean Valjean, qui après avoir volé un pain avait dérobé des couverts chez un évêque qui l’avait recueilli, il y a des récidives. Et si, par surcroît, vous êtes Rom, sans-papiers ou de peau foncée, les peines alternatives sont, osons le dire, moins "à votre portée". Résultat : la population pénitentiaire est faite, en majorité, des exclus de la prospérité. Une caricature ? Interrogez donc les directeurs ou les visiteurs de prisons ! Ce n’est pas un hasard si les pays qui combattent le plus les inégalités sociales et assurent une protection large des plus faibles ont un taux d’incarcération nettement inférieur à ceux de la Belgique ou de la France (1).

Pourquoi Franklin Roosevelt ?

Parce qu’à peine élu président des États-Unis, il a vidé les prisons des trafiquants et consommateurs que la prohibition de l’alcool y avait entassés ! Dès 1933, il s’est empressé de faire abroger l’amendement à la Constitution américaine qui depuis 1920 prohibait la production, la vente et même la consommation de boissons alcoolisées. 

Cet amendement qu’avaient arraché les "ligues de vertu", 13 ans plus tôt, non seulement n’avait pas réduit la consommation mais avait conduit, en revanche, à une explosion de la délinquance et de la criminalité. Il avait fait la prospérité des mafias tout en remplissant les prisons de contrebandiers et d’alcooliques. À ce constat désabusé mais lucide s’est ajouté, chez Roosevelt et les Démocrates américains, un intérêt d’ordre budgétaire : la "grande crise" avait vidé les caisses de l’État et, tant qu’à devoir supporter un mal que la prohibition n’avait de toute façon pas réussi à éradiquer, autant que les profits des trafiquants se muent en impôts et taxes diverses. Certains ont crié au cynisme, d’autres, "au fou !", mais la plupart des Américains ont vécu la sortie de la prohibition, comme un bienfait.

Échec de la prohibition du cannabis

Comme nos vieilles prisons craquent et que les nouvelles se remplissent à peine achevées, le constat d’échec de la prohibition fait au début des années trente pour l’alcool, paraît, à beaucoup, transposable au cannabis, même chez beaucoup de policiers et de magistrats : des décennies de "guerre contre les drogues", initiées aux USA sous l’ère Nixon, ont débouché sur une lamentable déconvenue. 

La prison, et la stigmatisation qui va avec, n’a pas fait baisser d’un pouce la production, la vente et la consommation. Au contraire ! Près de 40 % des prévenus et condamnés qui surpeuplent les prisons s’y trouvent pour des faits liés aux drogues encore prohibées. Le cannabis en tête. Si, en citoyens éclairés vous pensez que les drogués n’ont pas leur place en prison, sachez qu’on continue journellement à les y expédier. Et à tire-larigot ! Alors que, dans un temps où il y a mieux à faire des deniers publics, tout l’appareil répressif et la prison en particulier coûtent les yeux de la tête…

Construire à leur place des écoles

La prison est inique : y végètent surtout des défavorisés et des accidentés de l’existence. Elle est archaïque : y sont encore envoyés des gens qui dans de plus en plus d’endroits, de la Hollande à la Californie, sont considérés comme d’honnêtes citoyens et comme des commerçants ayant pignon sur rue. Elle est un gâchis tant humain que financier : les appels et les grèves quasi rituelles du personnel en sont le signe et sans de généreuses distributions de calmants et somnifères (et sans les yeux souvent fermés sur les fumettes de haschich…), les émeutes y seraient quotidiennes. Par-dessus le marché, elle est toujours ce qu’elle était à l’époque de Hugo : usine à récidives et école du crime. Mieux vaudrait donc en démolir certaines pour construire à leur place de vraies écoles ! Sans attendre le "grand soir" pénitentiaire, l’intelligence commande que, par un renforcement vigoureux de la protection sociale des défavorisés et, séance tenante, par une interdiction des petites peines et une légalisation du cannabis, on les vide des nouveaux Jean Valjean et des "disciples" de Bob Marley.

>>> (1) Le "taux d’incarcération" (nombre de prisonniers par rapport à la population du pays) dépasse 100 (pour 100 000 hab.) en France et frôle ce chiffre en Belgique alors qu’il est inférieur de plus de 40 % au Danemark, aux Pays-Bas, en Suède ou en Islande.

>>> Titre de la rédaction. Titre original: "Libérer Jean Valjean".