Ainsi le grand Roman Polanski, l’un des cinéastes les plus doués de la seconde moitié du XXe siècle, auteur de ce chef-d’œuvre absolu qu’est "Le Pianiste", film pour lequel il reçut l’Oscar du meilleur réalisateur en 2002, vient-il d’être arrêté par les autorités suisses, à la demande expresse d’une justice américaine attendant à présent son extradition, pour une affaire de mœurs remontant à plus de trente ans.

Car c’est le 11 mars 1977, déjà, que Polanski a été arrêté, une première fois, par la police de Los Angeles, cité des stars et autres anges, fussent-ils parfois, comme en ce douloureux cas, déchus. Son crime ? Attentat à la pudeur, viol et détournement de mineure. Il est soupçonné d’avoir abusé sexuellement de Samantha Geimer, jeune mannequin alors âgée de 13 ans, qu’il aurait saoulée et droguée au cours d’une séance photo pour le magazine "Vogue". Le délit aurait eu lieu la veille, dans la luxueuse propriété d’un autre géant du cinéma hollywoodien, l’acteur Jack Nicholson, absent ce jour-là, sur Mulholland Drive. Ce sont les péripéties judiciaires qui s’ensuivront, mais surtout les graves et constants abus de pouvoir du juge américain alors en charge de cet épineux dossier, qui pousseront Polanski à fuir un an après, le 1er avril 1978, à la veille de son procès, les Etats-Unis, pays d’adoption du réalisateur franco-polonais, pour s’exiler, ensuite, à Paris.

Telle est d’ailleurs la thèse défendue par Marina Zenovich dans son film "Polanski : Wanted and Desired", documentaire, sorti en 2008, où la réalisatrice dénonçait, sur base d’archives et de témoignages, le rôle pour le moins ambigu du juge Laurence J. Rittenband, "plus préoccupé par sa notoriété que par son devoir de rendre la justice", selon elle.

Et, de fait : c’est là, hélas, ce qui semble se passer une fois de plus aujourd’hui, à plus de trente ans de distance - laps de temps suffisamment long, dans tout autre pays civilisé, pour qu’un délit de mœurs tel que celui-ci puisse être qualifié de "prescrit" -, avec ce nouveau rebondissement de l’"Affaire Polanski". D’autant que ce dernier, bien qu’il ait admis le caractère illicite de ladite relation sexuelle, a toujours nié le viol, et que sa victime, Samantha Geimer, a, elle, retiré depuis bien longtemps - confortée en cela par un très louable sens du pardon tout autant que de la charité chrétienne - sa plainte !

Morale de l’histoire ? C’est à la plus fameuse affaire de mœurs du très puritain et hypocrite XIXe siècle victorien que cette nouvelle affaire Polanski fait inévitablement penser : le tristement célèbre procès d’Oscar Wilde, qui vit le plus grand écrivain de son temps condamné, pour outrage aux mœurs (attentat à la pudeur, détournement de mineur et délit d’homosexualité), à deux ans de prison avec travaux forcés. Avec alors, de la part des magistrats anglais, le même acharnement et une identique partialité, rétrograde de surcroît, que les juges américains d’aujourd’hui.

Car l’on pourrait aisément dire de Roman Polanski ce que l’on aurait pu dire autrefois, à l’occasion de ce scandaleux procès, d’Oscar Wilde, tant les similitudes sont aussi nombreuses que patentes : Oscar Wilde, suffisamment connu en tant qu’écrivain pour que son châtiment fût brandi à titre d’exemple au peuple, mais pas assez puissant d’un point de vue sociopolitique pour que sa personne fût inattaquable ni même épargnée, était, aux yeux de la société anglo-saxonne comme de la morale de son époque, le parfait bouc émissaire. Mieux : l’idéal corps expiatoire !

On connaît, malheureusement, la suite : Wilde, une fois sorti de prison, quitta Londres pour se réfugier en France, où il mourut, un peu moins de trois ans après, dans la misère la plus absolue. Mais c’est surtout la culture tout entière qui perdit, alors, l’un de ses plus grands génies littéraires. Reste à espérer que ce ne soit plus le cas, aujourd’hui, pour cet autre génie - cinématographique, celui-là - qu’est Roman Polanski.

D’où, prenant exemple, sur Wilde, il y a un peu plus d’un siècle, ce cri de révolte tout autant que d’indignation : libérer (Roman) Polanski, ne fût-ce qu’au nom de son Oscar (Wilde ?) pour son inoubliable "Pianiste" !

A propos : sait-on comment les descendants de Wilde s’appellent aujourd’hui, puisque ce dernier fut aussi déchu de tous ses droits et que son nom fût même rayé des registres de l’état civil ? Les petits-enfants de Wilde ont pour nom de famille, désormais, Holland Etrange ironie du sort lorsque l’on sait que la scène même du présumé crime de Polanski se passa dans une villa hollywoodienne de Mulholland Drive

Ainsi, que même ce détail, dont l’insignifiance n’est qu’apparente si l’on croit au sens de l’Histoire, serve donc de leçon aux juges californiens de Roman Polanski, sinon ils pourraient avoir, à l’aube de ce XXIe siècle et pour quelques dizaines d’années encore, une nouvelle "sale affaire" sur la conscience : on n’envoie pas impunément en prison, pour une sordide mais obsolète histoire de mœurs, un génie de l’Art !

Ne serait-ce d’ailleurs pas une honte pour nous tous, et pour les citoyens de Barack Obama tout d’abord, que Polanski puisse dire de l’Amérique actuelle ce que Wilde disait de l’Angleterre victorienne : elle pardonne tout sauf le génie ?

Certes les choses sont-elles un peu plus compliquées que cela, rétorqueront les esprits chagrins, néanmoins épris d’une même et égale justice pour tous. Car ils pourraient arguer, très opportunément, que ni la célébrité, ni le génie, ne placent un individu, quel qu’il soit, au-dessus des lois, lui conférant ainsi arbitrairement une sorte d’immunité artistique tout illusoire. D’autant qu’il s’agit là, en l’occurrence, d’un délit confinant au plus odieux des crimes sexuels : la pédophilie. Mais justement, répondrons-nous à notre tour : les choses sont à ce point compliquées, en cet imbroglio politico-juridique où l’on vit un artiste de génie appréhendé comme un vulgaire terroriste, qu’elles en sont devenues, à présent, d’autant moins claires.

D’où pour Roman Polanski, comme pour tout autre suspect ou prévenu en matière de procédure judiciaire, le bénéfice du doute : c’est là un argument suffisamment fort pour lui restituer, au moins jusqu’à l’ouverture de son procès, la liberté. Ensuite la justice, s’il y en a bien une au pays d’Obama, pourra-t-elle enfin rendre sereinement, en toute honnêteté intellectuelle, son équitable verdict !