Une opinion de Patrice Dartevelle, Président de la Ligue pour l'Abolition des lois réprimant le blasphème et le droit de s'exprimer librement (LABEL).

Je ne puis cacher mon inquiétude face à l' efflorescence accélérée, ces dernières semaines de condamnations sévères, pas toujours purement verbales, dans des débats d'opinion.

On sait bien que depuis une vingtaine d'années, la liberté d'opinion s'est réduite en Europe et que la faute initiale n'en incombe pas à des gouvernements autoritaires maniant la censure mais à l'opinion publique elle-même.

On ne compte plus les humoristes et les caricaturistes qui avouent qu'on n'oserait plus dire ou dessiner aujourd'hui ce qui était courant il y a une génération. Si Philippe Geluck a jugé bon tout récemment de publier "Peut-on rire de tout?", ce n'est pas par désœuvrement mais pour dénoncer des limitations et l'hypocrisie à laquelle elles mènent.

L'épisode de la campagne dite "choc" de Gaia est un bon exemple de ce que je veux dénoncer.

L'objectif de Gaia était bien de forcer les abattages rituels à se conformer aux règles des abattages normaux. L'indignation de la presse venait de ce qu'on assimilait les moutons aux juifs victimes de la Shoah, comme s'il s'agissait d'un blasphème.Même en suivant ces indignés, il ne peut y avoir là qu'une faute de goût justifiant qui la ressent de se détourner du spot incriminé. Encore faut-il noter que le défenseurs des droits des animaux expriment un sentiment sincère de scandale. Tout récemment la presse française a publié un grand encart signé par des célébrités (trois académiciens, des philosophes aussi différents qu'André Comte-Sponville, Luc Ferry, Michel Onfray et Frédéric Lenoir) réclamant pour les animaux la création d'une nouvelle catégorie juridique, intermédiaire entre les personnes et les choses. L'idée est honorable même si on ne la partage pas.

Pourquoi alors couper court à ce spot? Bien évidemment par hypocrisie: on se dispense ainsi aisément d'une tâche beaucoup plus difficile, qui consisterait à plaider pour le maintien d'une coutume jugée le plus souvent barbare et, plus hypocritement encore, pour le maintien d'une exception aux lois générales pour un motif religieux

Questionné par la Ministre de l'audiovisuel, le Centre pour l' Egalité des chances déclare ne pas voir malice à l'affaire. Qu'importe, le mal est fait. On n'y reprendra pas Gaia de sitôt: l'autocensure suffira.

Les accusations de racisme et d'islamophobie ont également connu un développement certain.

Un journaliste sportif audiovisuel a parlé de Stromae comme d'un garçon de couleur (ce qui est quand même vrai) superintégré (ce qui est bizarre ou faux puisqu'il ne vient pas d'ailleurs). Mais faut-il pour cela un grand article en page 2 et une page intérieure complète d'un journal national parce qu'on ne devrait pas signaler qu'il y a des gens de couleur? Le propos du journaliste est certes paternaliste mais positif.

L'accusation d'islamophobie n'en finit pas d'enfler. Elle est utilisée hypocritement pour faire taire tout qui émet une critique sur l'islam ou un avis négatif sur le principe ou les modalités de l'immigration musulmane.

Pour avoir contesté une campagne d'affichage revendiquant une affirmation de la présence des musulmans en France en tant que musulmans pieux, un journaliste français est traîné devant les tribunaux pour incitation à la haine raciale. On peut légitimement contester la position du journaliste mais l'islam ne désigne pas une race et il ne devrait pas y avoir là de matière pour les tribunaux.

En Belgique un ex-sportif se fait dénoncer avec virulence pour s'être plaint du comportement d'un footballeur disposant de la double nationalité. Pourtant, même le MRAX n'y a rien vu à redire. L'étonnement de l'ex - sportif est... étonnant mais la double nationalité a toujours suscité des questions.

On ne peut que souscrire à l'avis d'Edouard Delruelle quand il déclare que "la Belgique n'a toujours pas intégré qu'elle est terre d'immigration depuis 1945". Il est certes logique que ceux qui plaident pour une évolution plus multiculturelle de la société fassent valoir leur point de vue mais en fait de propos ou d'écrits, on ne doit pas quitter le terrain de l'argumentation. D'autant que nous ne tirons pas tous les mêmes conclusions du constat d'Edouard Delruelle. Faut-il accepter des limites à la liberté d'expression pour faciliter l'intégration des immigrés musulmans? Est-il illégitime de dire à ceux-ci que, s'ils doivent être traités en citoyens à part entière, un citoyen à part entière doit accepter la critique?

Je suis très préoccupé par l'enthousiasme exprimé récemment par l'éditorialiste du Soir, sous le titre pour moi assassin de "Il y a des limites aux mots", applaudissant aux mises à l'écart décidées par la RTBF et RTL à l'encontre de collaborateurs critiquant l'immigration en dehors de leur activité d'antenne.

La responsabilité des responsables de chaînes audiovisuelles est indubitable mais ne manie-t-on pas maintenant à la légère des interdits professionnels, sanction autrement plus sévère que des amendes pénales en contournant ainsi un cadre légal absent ou insuffisant?

Insensiblement, on retourne à une situation médiévale de contrôle des opinions. Avec les meilleures intentions du monde, me dira-t-on. Certes, mais personne n'a jamais limité la liberté d'expression en se prévalant d'intentions noires, immorales ou criminelles.